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VII. Rencontres et polémiques

Le dialogue judéo-chrétien depuis 1947

De Seelisberg à Rome : un changement sans précédent en deux mille ans

En août 1947, soixante-cinq juifs et chrétiens se réunissent à Seelisberg, au bord du lac des Quatre-Cantons, et adoptent dix points destinés à corriger l’enseignement chrétien sur les juifs. Le premier rappelle que le même Dieu parle dans l’Ancien et le Nouveau Testament ; le septième, qu’il ne faut pas présenter la Passion de manière à rendre odieux les juifs d’aujourd’hui. Dix-huit ans plus tard, un concile retire l’accusation de déicide. Ce qui s’est passé en Suisse en 1947 est le point de départ d’un changement doctrinal sans précédent en deux mille ans.

Le point de vue de ce module Il expose le dialogue du point de vue juif : ce que les Églises ont changé, ce que cela a signifié pour les communautés juives, les réponses juives et leurs réserves. Le détail des débats internes aux Églises — protestantes en particulier — relève du site theologia-reformata.ch, avec lequel ce module est conçu en regard.

1. Avant 1945

Le cadre. Pendant des siècles, les rencontres entre juifs et chrétiens ont été des disputes imposées, des prédications forcées ou des polémiques écrites (voir Rencontres et polémiques). La notion même de dialogue, entre égaux, n’existait pas.

Les pionniers. Quelques figures l’ont préparé : Franz Rosenzweig, dont L’Étoile de la rédemption (1921) pense deux voies vers la même fin ; Martin Buber et ses échanges avec des théologiens chrétiens ; en Angleterre, James Parkes, pasteur anglican qui étudie dès les années 1930 les racines chrétiennes de l’antisémitisme ; en France, Jules Isaac, historien juif dont la famille est déportée, qui écrit Jésus et Israël (1948) et forge l’expression d’« enseignement du mépris ».

2. Seelisberg, 1947

La conférence internationale réunie à Seelisberg du 30 juillet au 5 août 1947, à l’initiative des organismes qui fonderont peu après l’International Council of Christians and Jews, rassemble protestants, catholiques et juifs. Jules Isaac y présente dix-huit propositions ; la commission en retient dix. Les « dix points de Seelisberg » demandent notamment :

Le texte n’a pas de valeur officielle pour les Églises. Il a pourtant fixé l’agenda des décennies suivantes, et il est l’acte fondateur du dialogue moderne. Le lieu — un village de Suisse centrale — en fait un élément du patrimoine suisse de cette histoire (voir Les juifs en Suisse).

3. Ce que les Églises ont changé

DateTextePortée
1960Rencontre de Jules Isaac avec Jean XXIIILe pape demande que la question soit portée au concile
1965Nostra Aetate 4, concile Vatican IIRetire l’accusation collective de déicide, rappelle les racines juives, déplore l’antisémitisme. Le texte ne dit pas que l’alliance avec Israël demeure, mais cite Rm 11,28-29
1980Synode de l’Église évangélique de RhénanieReconnaît la coresponsabilité chrétienne dans la Shoah et l’élection permanente d’Israël ; renonce à la mission auprès des juifs
1986Visite de Jean-Paul II à la synagogue de RomePremière visite d’un pape dans une synagogue ; « nos frères aînés »
1993Accord fondamental entre le Saint-Siège et IsraëlReconnaissance diplomatique
1998Nous nous souvenons : une réflexion sur la ShoahDocument du Vatican ; critiqué pour sa distinction entre antijudaïsme chrétien et antisémitisme nazi
2000Jean-Paul II au Mur occidentalDépôt d’une demande de pardon
2015Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocablesCommission vaticane : l’Église ne mène pas de mission institutionnelle envers les juifs

Les Églises protestantes ont produit des déclarations nombreuses et diverses : la déclaration de la Fédération des Églises protestantes de Suisse, les textes de la Communion des Églises protestantes en Europe, et la déclaration de 1994 de l’Église évangélique luthérienne en Amérique répudiant les écrits antijuifs de Luther. Les Églises évangéliques et une partie des Églises orthodoxes ont suivi une autre trajectoire, et la question de la mission reste chez elles centrale.

La liturgie. La prière du Vendredi saint pour les « juifs perfides » est modifiée en 1959, puis réécrite en 1970. La réintroduction de l’ancien rite en 2007 et la nouvelle formule latine de 2008, qui prie pour que les juifs reconnaissent Jésus, ont suscité de vives protestations juives.

4. Les réponses juives

Soloveitchik, Confrontation (1964) : il accepte la coopération sur les questions sociales et morales, mais refuse le dialogue théologique, au motif que la foi est une expérience intime qui ne se négocie pas et que le rapport de force historique rend l’échange inégal. Ce texte a longtemps fixé la position de l’orthodoxie moderne.

Heschel, au contraire, s’engage personnellement dans les travaux préparatoires de Vatican II et rencontre Paul VI ; il tient que le dialogue théologique est possible et nécessaire.

Dabru Emet (2000), déclaration signée par plus de deux cents rabbins et universitaires juifs, principalement américains : elle affirme que juifs et chrétiens adorent le même Dieu, que le nazisme n’était pas un phénomène chrétien, et que les différences ne seront pas résolues avant la fin des temps. Le texte a été critiqué, notamment sur le deuxième point, par des signataires potentiels qui ont refusé de signer.

La déclaration orthodoxe de 2015, Faire la volonté de notre Père céleste, signée par plusieurs dizaines de rabbins orthodoxes : elle reconnaît le christianisme comme une partie voulue du plan divin — position appuyée sur des sources médiévales, dont Jacob Emden et, plus prudemment, Maïmonide et le Méiri. Le Grand Rabbinat d’Israël, la Conférence des rabbins européens et le Rabbinical Council of America ont publié en 2017 Entre Jérusalem et Rome, plus réservé.

Les réserves persistantes. Elles portent sur la mission — les Églises qui la maintiennent —, sur la place d’Israël dans les déclarations ecclésiales, sur la liturgie, et sur l’asymétrie du dialogue : les chrétiens ont besoin de penser les juifs pour penser leurs origines ; les juifs n’ont pas besoin de penser les chrétiens pour penser les leurs.

5. Les sources juives sur le christianisme

La mahloket

Le dialogue suppose-t-il de renoncer à la mission ?

Plusieurs Églises ont renoncé à la mission organisée auprès des juifs ; d’autres la maintiennent. Soloveitchik a refusé le dialogue théologique ; d’autres l’ont engagé. La question posée aux sept voix : à quelles conditions un dialogue est-il possible entre une tradition qui a longtemps cherché à convertir l’autre et celle qui a résisté ?

Le Beit Midrash classique

Un dialogue entre deux parties dont l’une cherche à faire disparaître l’autre n’est pas un dialogue, c’est une stratégie. La tradition a connu les disputes imposées : on y parlait, et l’on savait ce qu’on risquait. Ce qui a changé, ce n’est pas la parole, c’est le renoncement à la contrainte et, pour certains, à la conversion. Là où ce renoncement est réel, on peut parler ; là où il ne l’est pas, on se méfie à bon droit.

Orthodoxie moderne

Soloveitchik a posé une limite qui a longtemps fait autorité : coopérer sur ce qui concerne le monde commun, ne pas négocier la foi. L’orthodoxie moderne l’a suivie, et une partie d’entre elle est allée plus loin en 2015, en reconnaissant une place au christianisme dans le plan divin, sur la base de sources médiévales. Le débat interne est réel, et il porte précisément sur la sincérité du renoncement chrétien à la mission.

Monde haredi et litvak

Nous n’avons rien à négocier en matière de foi. On peut vivre en paix, travailler ensemble pour la justice et contre la haine, et respecter ceux qui respectent. Le Grand Rabbinat l’a dit dans ses termes. Mais la conversion des juifs, quelle que soit la forme qu’on lui donne, reste une menace, et l’histoire nous a appris à ne pas l’oublier.

Hassidisme

Le hassidisme n’a pas participé à ce dialogue, et il n’en ressent pas le besoin. Il observe qu’un homme qui prie de tout son cœur n’est pas un adversaire, quelle que soit sa prière, et que les maîtres ont parfois témoigné de respect à des chrétiens pieux. Mais la voie de chacun est la sienne, et l’on ne demande pas à l’autre de valider la sienne.

Massorti

Historiquement, le changement est considérable : en soixante ans, la principale Église chrétienne a retiré une accusation vieille de dix-neuf siècles, et plusieurs Églises protestantes ont renoncé à la mission. Le judaïsme massorti participe au dialogue et tient que le renoncement à la mission est la condition préalable, sans laquelle tout échange reste asymétrique. Il note que ce renoncement n’est pas général, et que certaines Églises le refusent.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé s’est engagé dans le dialogue dès l’origine et a signé en grand nombre Dabru Emet. Il tient que le dialogue théologique est possible et fécond, à condition que chacun reconnaisse la légitimité durable de l’autre. Il rappelle que la question de la mission est pour lui décisive, et que les campagnes de mission visant les juifs, qui existent encore, sont incompatibles avec tout ce que le dialogue a établi.

Monde séfarade et mizrahi

Les communautés séfarades ont une mémoire particulière de la conversion forcée — 1391, 1492, 1497 au Portugal —, et elles ont vécu le dialogue avec une méfiance qui en découle. Elles connaissent aussi une autre expérience : le dialogue avec l’islam, qui pose d’autres questions. Le Méiri et Maïmonide, auteurs du monde séfarade et provençal, fournissent pourtant les catégories sur lesquelles le dialogue s’appuie aujourd’hui.

Où en est la discussion

Le renoncement à la mission est la condition la plus souvent posée. La voix classique distingue le dialogue et la stratégie. L’orthodoxie moderne décrit le déplacement de Soloveitchik à 2015. La voix haredi coopère sans négocier la foi et garde la mémoire de la menace. Le hassidisme respecte la prière de l’autre sans demander de validation. La voix massorti souligne l’ampleur et le caractère non général du changement. La voix réformée engage le dialogue théologique et condamne la mission. La voix séfarade rappelle la mémoire de la conversion forcée et les sources médiévales du dialogue. Justin reconnaît que ses disputes étaient des stratégies.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Les dix points de Seelisberg

  • Master
  • Histoire contemporaine
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les dix points retenus à Seelisberg reprennent la quasi-totalité des dix-huit propositions de Jules Isaac, et les points écartés sont ceux qui touchaient à l’exégèse néotestamentaire.

État de la question
Les textes sont connus ; la comparaison détaillée n’a pas été publiée en français.
Corpus
Propositions de Jules Isaac ; texte de Seelisberg ; procès-verbaux de la conférence ; archives de l’ICCJ.
Méthode
Comparaison des deux textes et analyse des procès-verbaux.

Ce qui la réfuterait : Des points écartés sans lien avec l’exégèse.

H2. Nostra Aetate et ses versions

  • Doctorat
  • Histoire du catholicisme
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les versions préparatoires du paragraphe 4 contenaient des formulations plus fortes sur le déicide et sur la conversion des juifs, et leur atténuation résulte de pressions identifiables.

État de la question
L’histoire rédactionnelle est connue par les travaux de Connelly et d’Oesterreicher.
Corpus
Schémas successifs ; actes du concile ; correspondance de Bea, Heschel et Oesterreicher.
Méthode
Comparaison des versions et des interventions.

Ce qui la réfuterait : Une évolution rédactionnelle sans atténuation.

H3. Le Méiri et la catégorie des nations

  • Master
  • Halakha médiévale
  • 12-18 mois

Hypothèse. La catégorie des « nations liées par les voies de la religion » est une construction juridique originale du Méiri, sans précédent direct, et sa réception est tardive.

État de la question
Le rôle du Méiri est reconnu depuis Katz ; sa réception médiévale est discutée.
Corpus
Méiri, Beit ha-Behira ; Tossafot sur b. Sanhédrin 63b ; Katz, Exclusiveness and Tolerance.
Méthode
Recherche des antécédents et des citations.

Ce qui la réfuterait : Une formulation équivalente chez un auteur antérieur.

H4. Le refus de Dabru Emet

  • Master
  • Pensée juive contemporaine
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les refus de signer Dabru Emet portent principalement sur le point relatif au nazisme et non sur celui relatif au Dieu commun.

État de la question
Les critiques sont publiées ; leur classement n’a pas été fait.
Corpus
Texte de Dabru Emet ; réponses de Levenson et d’autres ; liste des signataires.
Méthode
Classement des critiques publiées.

Ce qui la réfuterait : Une prédominance des critiques théologiques.

H5. La prière du Vendredi saint

  • Master
  • Liturgie
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les formules successives de 1959, 1970 et 2008 marquent une évolution qui n’est pas linéaire, et la formule de 2008 réintroduit un vocabulaire que celle de 1970 avait écarté.

État de la question
Les textes sont connus ; les réactions juives sont documentées.
Corpus
Missels de 1962, 1970 ; formule de 2008 ; réactions du Grand Rabbinat et des organisations juives.
Méthode
Comparaison des formules.

Ce qui la réfuterait : Une continuité lexicale entre 1970 et 2008.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Isaac, Jules. Jésus et Israël. Paris : Albin Michel, 1948.
  • Isaac, Jules. L’enseignement du mépris. Paris : Fasquelle, 1962.
  • Connelly, John. From Enemy to Brother: The Revolution in Catholic Teaching on the Jews, 1933-1965. Cambridge (Mass.) : Harvard University Press, 2012.

Études

  • Soloveitchik, Joseph B. « Confrontation ». Tradition 6/2 (1964) : 5-29.
  • Frymer-Kensky, Tikva, et alii, dir. Christianity in Jewish Terms. Boulder : Westview, 2000.
  • Katz, Jacob. Exclusiveness and Tolerance. Oxford : Oxford University Press, 1961.
  • Korn, Eugene, et John Pawlikowski, dir. Two Faiths, One Covenant? Lanham : Rowman & Littlefield, 2005.

Voir aussi