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V. Temps et vie

Hanoukka, Pourim, Pessah, Chavouot, les jeûnes

Un calendrier qui ne s’est jamais fermé

Trois fêtes de pèlerinage prescrites par la Torah ; deux fêtes instituées après la clôture de la Torah, l’une par un livre biblique, l’autre par un livre qui n’est pas dans le canon ; quatre jeûnes pour la destruction de Jérusalem ; et, au XXe siècle, des dates nouvelles dont le statut divise. Le calendrier juif n’est pas fermé : il s’est toujours enrichi, et la question de savoir qui peut y ajouter est aussi ancienne que lui. Ce module complète celui des fêtes d’automne.

1. Pessah

Deux fêtes réunies. La Torah distingue le sacrifice de l’agneau pascal, le 14 nissan au soir, et la fête des pains azymes, du 15 au 21 (Lv 23,5-8). La critique y voit la réunion d’un rite pastoral et d’une fête agricole ; le texte biblique les a déjà liés à la sortie d’Égypte (voir La Pâque).

Le seder. Sans Temple, le rite se déplace à la table. La Mishna décrit un repas à la manière d’un banquet grec — accoudé, quatre coupes, questions posées par l’enfant (m. Pessahim 10). La Haggada se constitue sur cette base entre l’époque talmudique et le Moyen Âge ; le manuscrit le plus ancien complet date du Xe siècle, et les chants finaux — Had gadya, Ehad mi yodéa — sont ashkénazes et tardifs.

Le levain. Recherche à la bougie la veille au soir, destruction le matin, vente symbolique à un non-juif de ce qu’on ne peut détruire — procédé attesté à partir du XVIe siècle, discuté puis généralisé. Les ashkénazes s’abstiennent aussi des qitniyot — riz, légumineuses —, usage dont plusieurs autorités contemporaines, y compris orthodoxes, ont proposé la levée en Israël.

Le seder comme lieu polémique. Les accusations de meurtre rituel, apparues au XIIe siècle, se sont concentrées sur cette période de l’année ; plusieurs Haggadot médiévales en portent la trace, et certains usages — ne pas ouvrir la porte, utiliser du vin blanc — ont été adoptés par prudence dans certaines communautés.

2. L’omer et Chavouot

Le compte. Quarante-neuf jours entre Pessah et Chavouot, comptés chaque soir avec une bénédiction (Lv 23,15-16). La date du début — « le lendemain du chabbat » — a divisé pharisiens et sadducéens, puis rabbanites et karaïtes : s’agit-il du lendemain du premier jour de fête ou du dimanche suivant ?

Le deuil. La période est devenue un temps de deuil partiel en souvenir des vingt-quatre mille disciples d’Akiva morts d’une épidémie (b. Yevamot 62b) ; les historiens y voient une mémoire des massacres liés à la révolte de Bar Kokhba, puis des croisades. Lag ba-omer, le trente-troisième jour, rompt ce deuil ; il est devenu, sous l’influence de Safed, la fête de Chimon bar Yohaï, avec un pèlerinage à Méron qui a connu en 2021 une catastrophe meurtrière.

Chavouot. La Torah la présente comme une fête des prémices, sans lien avec le Sinaï. Le rattachement au don de la Torah est attesté à Qumrân et dans Jubilés, puis dans la tradition rabbinique (b. Pessahim 68b). La lecture du livre de Rut, la veillée d’étude — le tiqoun leil Chavouot, usage de Safed —, les laitages et la verdure en marquent l’usage.

3. Hanoukka

Les sources. 1 et 2 Maccabées, écrits en grec et absents du canon juif, racontent la révolte contre Antiochos IV et la purification du Temple en 164. Aucun ne mentionne le miracle de l’huile.

Le miracle. Il apparaît dans le Talmud (b. Chabbat 21b), des siècles plus tard : une fiole d’huile pure qui brûle huit jours. Le Talmud répond ainsi à sa propre question, « qu’est-ce que Hanoukka ? », et plusieurs historiens y voient un déplacement délibéré — de la victoire militaire hasmonéenne, dynastie dont les rabbins se méfiaient, vers le miracle.

Chammaï et Hillel. Le Talmud rapporte la divergence : allumer huit lumières le premier soir et décroître, ou une seule et croître. On suit Hillel, en vertu du principe qu’on monte en sainteté et qu’on ne descend pas.

La transformation moderne. Fête mineure dans la halakha, Hanoukka est devenue aux États-Unis et en Europe une fête majeure, par proximité de date avec Noël. Le sionisme en a fait une fête de l’héroïsme national, en revalorisant les Maccabées que la tradition rabbinique avait laissés au second plan.

4. Pourim

Instituée par le livre d’Esther (9,20-32), la fête est traitée en détail dans le sous-module Esther et Pourim : lecture du rouleau, dons aux pauvres, envois de portions, repas, et le dossier de la violence. On note ici la règle de hiérarchie : la Mishna tient que la lecture du rouleau suspend l’étude de la Torah et même le service du Temple (b. Meguila 3a), et Maïmonide écrit que tous les livres des Prophètes et des Écrits seront abolis aux jours du messie, sauf Esther (Hilkhot Meguila 2,18).

5. Les jeûnes

JeûneDateCe qu’il commémore
10 tévetHiverLe début du siège de Jérusalem par Nabuchodonosor (2 R 25,1) ; choisi en Israël comme jour du qaddich général pour les victimes de la Shoah sans date de décès
Jeûne d’Esther13 adarLe jeûne d’Esther avant d’aller chez le roi ; institution médiévale
17 tammouzÉtéLa brèche dans les murs ; la Mishna y associe cinq calamités, dont le bris des tables (m. Taanit 4,6)
9 avÉtéLa destruction des deux Temples ; jeûne complet de vingt-cinq heures, lecture des Lamentations et des qinot ; la tradition y associe l’expulsion d’Espagne et d’autres catastrophes (voir La chute de Jérusalem)
Jeûne de Guedalia3 tichriL’assassinat du gouverneur de Juda (Jr 41)

Za 8,19 annonce que ces jeûnes deviendront « des jours de joie et d’allégresse ». La question de savoir si cette promesse est accomplie, et donc si les jeûnes doivent être maintenus depuis 1967, a été effectivement posée par certains auteurs ; la quasi-totalité des autorités maintient les jeûnes, faute de reconstruction du Temple.

6. Les dates nouvelles

La mahloket

Faut-il de nouvelles fêtes ?

Hanoukka et Pourim ont été instituées après la Torah ; les communautés ont créé des Pourim locaux ; l’État d’Israël a ajouté des dates, et le grand rabbinat y a prescrit le Hallel. Le Talmud discute de l’autorité nécessaire pour instituer une fête. La question posée aux sept voix.

Le Beit Midrash classique

Le Talmud connaît le problème : on ne réécrit pas la Torah, et pourtant Pourim a été institué, et Hanoukka. La justification donnée pour le Hallel de Hanoukka est un raisonnement a fortiori : si l’on a chanté pour être sorti de l’esclavage, combien plus pour avoir été sauvé de la mort (b. Meguila 14a). Une délivrance appelle une louange. La question est donc de savoir ce qui est une délivrance, et qui le déclare.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne célèbre Yom ha-Atsmaout avec le Hallel, conformément à la décision du grand rabbinat, et Yom Yerouchalaïm. Elle rappelle que ce n’est pas une innovation mais l’application d’un principe ancien : les communautés ont toujours institué des fêtes de délivrance. Réciter le Hallel avec ou sans bénédiction est une question technique, et les deux usages existent.

Monde haredi et litvak

On ne crée pas de fête sans une autorité comparable à celle qui a institué Pourim, et cette autorité n’existe pas aujourd’hui. On remercie Dieu pour chaque bienfait, mais on n’ajoute pas au calendrier. Une partie de notre monde ne marque pas ces dates, et elle a ses raisons, fondées sur les sources et sur la nature de l’État.

Hassidisme

Le hassidisme a ses propres fêtes : le 19 kislev pour Habad, date de la libération de Chnéour Zalman ; les anniversaires de décès des maîtres, célébrés comme des jours de joie. Une délivrance personnelle ou une élévation se commémorent. Ces fêtes ne sont pas des ajouts à la Torah : elles sont la manière dont une communauté se souvient de ce qui l’a faite.

Massorti

Historiquement, le calendrier n’a jamais été fermé : fêtes du Second Temple, jours de jeûne ajoutés, Pourim locaux, Simhat Torah médiévale, Tou bichvat transformé. Le judaïsme massorti célèbre les fêtes de l’État et il observe que la question du Hallel est moins importante que celle de savoir ce qu’on y dit : une fête nationale qui devient religieuse porte le risque d’une sacralisation de l’État.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a créé des rituels pour plusieurs de ces dates et il assume de le faire sans autorité centrale : une communauté vivante institue. Il a aussi réinvesti Tou bichvat comme fête écologique, en revendiquant cette transformation. La limite qu’il pose est éthique : une fête ne doit pas célébrer le malheur d’autrui, et Za 8,19 est pour lui un horizon plutôt qu’une date.

Monde séfarade et mizrahi

Les Pourim locaux sont surtout séfarades et orientaux : Saragosse, Le Caire, Alger, Tripoli, Tanger. Chaque communauté a reconnu son propre salut et l’a inscrit dans son calendrier, avec son rouleau. Le Sigd des Beta Israel, reconnu en 2008, montre que ce mécanisme reste vivant. Instituer une fête, c’est dire publiquement qu’on a été sauvé, et cela se fait depuis toujours.

Où en est la discussion

Le calendrier n’a jamais été fermé, et l’autorité pour y ajouter est discutée. La voix classique invoque le raisonnement a fortiori du Talmud sur le Hallel. L’orthodoxie moderne applique ce principe aux dates de l’État. La voix haredi relève l’absence d’une autorité comparable. Le hassidisme décrit ses propres fêtes comme mémoire communautaire. La voix massorti signale le risque de sacralisation de l’État. La voix réformée institue sans autorité centrale et pose une limite éthique. La voix séfarade rappelle les Pourim locaux et le Sigd. Justin reconnaît dans ce débat celui des fêtes nationales dans les Églises.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le miracle de l’huile

  • Master
  • Histoire / littérature rabbinique
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le récit de l’huile apparaît dans la littérature rabbinique babylonienne et non dans les sources palestiniennes anciennes, et il remplace délibérément le récit militaire des livres des Maccabées.

État de la question
La thèse du déplacement est courante ; sa démonstration textuelle est discutée.
Corpus
1-2 M ; Josèphe, Antiquités XII, 316-325 ; Meguilat Taanit et sa scolie ; b. Chabbat 21b ; Pesiqta Rabbati.
Méthode
Dater et localiser chaque attestation du récit.

Ce qui la réfuterait : Une attestation palestinienne ancienne du miracle.

H2. La date de l’omer

  • Master
  • Histoire des sectes
  • 12-18 mois

Hypothèse. La divergence sur le « lendemain du chabbat » oppose des calendriers et non seulement des interprétations, et elle permet de classer les groupes du Second Temple.

État de la question
La divergence est connue ; sa portée classificatoire reste discutée.
Corpus
Lv 23,11.15 ; m. Menahot 10,3 ; b. Menahot 65a-66a ; Jubilés ; 11QT ; sources karaïtes.
Méthode
Comparer les positions et les calendriers associés.

Ce qui la réfuterait : Des positions indépendantes des systèmes calendaires.

H3. La Haggada et le banquet grec

  • Doctorat
  • Liturgie / histoire culturelle
  • 3-4 ans

Hypothèse. La structure du seder décrite par m. Pessahim 10 reprend celle du symposium gréco-romain, et ses éléments propres se définissent contre ce modèle.

État de la question
La thèse de Stein (1957) est discutée ; elle reste influente.
Corpus
m. Pessahim 10 ; t. Pessahim 10 ; Plutarque, Propos de table ; Athénée ; Haggadot anciennes.
Méthode
Comparer les éléments structurels.

Ce qui la réfuterait : Des éléments du seder sans correspondance ni opposition avec le modèle.

H4. Hanoukka et Noël

  • Master
  • Sociologie religieuse
  • 12-18 mois

Hypothèse. La promotion de Hanoukka au rang de fête majeure en Amérique du Nord se produit entre 1880 et 1950 et suit l’évolution commerciale de Noël, ce que documentent la presse et la publicité juives.

État de la question
Le phénomène est décrit ; sa chronologie précise reste à établir.
Corpus
Presse juive américaine ; publicités ; matériel éducatif ; travaux d’Ashton et de Joselit.
Méthode
Analyse de contenu diachronique.

Ce qui la réfuterait : Une importance comparable antérieure à 1880.

H5. Le Hallel de Yom ha-Atsmaout

  • Master
  • Halakha contemporaine
  • 12-18 mois

Hypothèse. La décision de 1949 et les débats qui suivent mobilisent principalement le raisonnement de b. Meguila 14a, et la question de la bénédiction recoupe la ligne de partage sur la signification religieuse de l’État.

État de la question
Les décisions sont publiées ; leur analyse comparée reste utile.
Corpus
Décision du grand rabbinat (1949) ; responsa de Herzog, Ouziel, Goren, Ovadia Yossef ; positions haredies.
Méthode
Analyse des argumentaires.

Ce qui la réfuterait : Une indépendance de la question de la bénédiction par rapport à la question politique.

Bibliographie sélective

Études

  • Tabory, Joseph. JPS Commentary on the Haggadah. Philadelphie : Jewish Publication Society, 2008.
  • Stein, Siegfried. « The Influence of Symposia Literature on the Literary Form of the Pesah Haggadah ». Journal of Jewish Studies 8 (1957) : 13-44.
  • Ashton, Dianne. Hanukkah in America. New York : NYU Press, 2013.
  • Yerushalmi, Yosef Hayim. Haggadah and History. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1975.
  • Tabory, Joseph. Moadé Israël bi-tqoufat ha-Michna ve-ha-Talmud. Jérusalem : Magnes, 1995.

Voir aussi