Le mot « antisémitisme » a été popularisé en 1879 par un journaliste allemand, Wilhelm Marr, qui fonda la même année une « Ligue antisémite » : il voulait un terme qui ne soit pas religieux, qui parle de race et non de foi. Le mot désignait donc d’abord un programme, revendiqué par ses auteurs. Il est devenu le nom d’un phénomène que ses porteurs nient presque toujours pratiquer. Ce module en retrace les formes modernes et expose le débat contemporain le plus disputé : son rapport à l’antisionisme.
Un sujet de controverse publique Ce module expose l’histoire du phénomène et, pour les questions contemporaines, les définitions concurrentes et leurs arguments. Il ne tranche pas les débats politiques en cours, notamment sur le conflit israélo-palestinien, qui relèvent d’un autre cadre. Il distingue ce qui est établi historiquement — les faits, les textes, les institutions — de ce qui est l’objet de désaccords légitimes.
1. Continuités et ruptures
L’antijudaïsme chrétien a fourni les motifs : peuple déicide, accusation de meurtre rituel à partir de 1144 à Norwich, profanation d’hosties, empoisonnement des puits pendant la Peste noire. Il visait une religion et laissait une issue : la conversion.
La rupture raciale. L’antisémitisme moderne, au XIXe siècle, redéfinit le juif par l’hérédité : le baptême ne change rien. Le soupçon se déplace vers les convertis eux-mêmes — en Espagne, les statuts de « pureté de sang » avaient anticipé cette logique dès le XVe siècle, ce que les historiens discutent comme un antécédent.
Les nouveaux motifs : le juif comme puissance financière cachée, comme agent de la modernité dissolvante, comme révolutionnaire — souvent tout cela à la fois, ce qui signale une logique de complot plutôt qu’une description.
2. Le XIXe siècle
En Allemagne : Marr, Treitschke (« les juifs sont notre malheur », 1879), les partis antisémites qui entrent au Reichstag.
En France : Édouard Drumont, La France juive (1886), l’un des plus grands succès de librairie du siècle ; puis l’affaire Dreyfus (1894-1906), qui divise le pays, et au cours de laquelle Theodor Herzl, correspondant à Paris, dit avoir compris l’impasse de l’assimilation.
En Autriche : Karl Lueger, élu maire de Vienne en 1897 sur un programme antisémite, que Hitler dira avoir admiré.
En Russie : les pogroms de 1881-1882 et de 1903-1906, dont Kichinev ; les lois de mai 1882 ; l’émigration massive vers l’Amérique.
Les Protocoles des Sages de Sion : faux fabriqué dans les milieux de la police politique russe au début du XXe siècle, en plagiant un pamphlet français de Maurice Joly contre Napoléon III. Le Times démontre le plagiat en 1921 ; le procès de Berne (1933-1935) le qualifie de faux et d’écrit immoral. Le texte n’a jamais cessé de circuler.
3. Le XXe siècle
Le nazisme fait de l’antisémitisme un programme d’État aboutissant à l’extermination (voir le module prévu La Shoah). Il s’appuie sur des institutions universitaires, sur l’Église pour une part, et sur des complicités administratives dans toute l’Europe occupée.
Après 1945. Le mot devient infamant, ce qui modifie les formes : l’antisémitisme explicite recule dans le discours public occidental, et se transforme en négationnisme — contestation de l’existence des chambres à gaz, que plusieurs pays pénalisent depuis la loi Gayssot (1990) ; en Suisse, l’article 261bis du Code pénal (1995) sanctionne notamment la négation d’un génocide.
Le monde soviétique : le « complot des blouses blanches » (1953), les campagnes contre le « cosmopolitisme », puis l’antisionisme d’État après 1967, avec des publications qui recyclent des motifs anciens.
Le monde arabe et musulman : l’arrivée des motifs européens — accusation de meurtre rituel à Damas en 1840, traductions des Protocoles — se combine avec le conflit. Les historiens débattent de la part respective des traditions islamiques anciennes, plutôt protectrices dans le cadre de la dhimma, et des importations modernes (voir Judaïsme et islam).
4. Les formes contemporaines
La violence : attentats contre des synagogues, des écoles, des commerces — Toulouse (2012), l’Hyper Cacher à Paris (2015), Pittsburgh (2018), Halle (2019) ; et l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, suivie dans de nombreux pays d’une forte hausse des actes recensés, selon les organismes nationaux de mesure.
Le complotisme : le motif de la puissance cachée réapparaît dans des contextes nouveaux — crises financières, pandémie —, souvent sans nommer les juifs, par des codes.
Les réseaux numériques ont donné une diffusion inédite aux contenus antisémites, dont les faux extraits du Talmud hérités d’Eisenmenger (voir La censure des livres juifs).
Les milieux : les enquêtes montrent des sources diverses — extrême droite, milieux islamistes, une partie de l’extrême gauche —, dont le poids relatif varie selon les pays et fait lui-même l’objet de débats.
5. Le débat sur les définitions
Définition
Contenu
Critiques
IHRA (2016)
Définition de travail de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, adoptée par de nombreux États et institutions ; elle est accompagnée d’exemples, dont certains concernent Israël : nier le droit du peuple juif à l’autodétermination, appliquer un double standard, comparer la politique israélienne à celle des nazis
Ses critiques estiment que les exemples relatifs à Israël peuvent servir à disqualifier des critiques légitimes ; ses défenseurs répondent que la définition précise elle-même que la critique d’Israël comparable à celle d’un autre État n’est pas antisémite
Déclaration de Jérusalem (2021)
Rédigée par des universitaires, notamment spécialistes de la Shoah et des études juives ; elle définit l’antisémitisme comme discrimination ou hostilité envers les juifs en tant que juifs, et précise ce qui, selon elle, n’en relève pas en soi — dont le soutien au boycott et la critique du sionisme
Ses critiques estiment qu’elle ouvre un espace à des discours qui, dans les faits, visent les juifs ; ses défenseurs répondent qu’elle maintient comme antisémites les discours qui transposent aux Israéliens des motifs antisémites classiques
Nexus (2021)
Document américain intermédiaire, qui distingue plusieurs cas selon les motivations et les effets
Moins diffusé ; critiqué des deux côtés
Ce qui fait consensus. Les trois textes s’accordent sur plusieurs points : tenir les juifs collectivement responsables des actions de l’État d’Israël est antisémite ; employer contre Israël des motifs antisémites classiques — complot, meurtre rituel, puissance cachée — l’est aussi ; critiquer une politique gouvernementale ne l’est pas en soi.
La mahloket
L’antisionisme est-il un antisémitisme ?
La question divise les juifs eux-mêmes autant que les autres. Des courants juifs religieux sont antisionistes pour des raisons théologiques ; des voix juives et non juives estiment qu’un rejet de principe du seul État juif ne peut pas être neutre ; d’autres tiennent qu’il faut juger au cas par cas. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
La tradition distingue la haine d’Israël comme peuple, qui porte un nom dans les sources et qu’on reconnaît à travers les générations, et le désaccord sur une question politique. « Ésaü hait Jacob » est une formule que les commentateurs ont appliquée à des persécutions réelles. Tout ce qui s’oppose à une politique n’est pas cela ; mais la haine sait prendre les mots de son temps, et l’on doit apprendre à la reconnaître sous eux.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne, largement sioniste, tient que le refus de principe de l’existence d’un État juif, quand il ne s’applique à aucun autre peuple, relève d’un double standard qui vise les juifs. Elle distingue ce refus de la critique d’une politique, qui est légitime et qui se pratique vivement en Israël même. La frontière passe par le principe, non par la vigueur de la critique.
Monde haredi et litvak
Une partie du monde haredi est antisioniste par principe, au nom des serments et de l’attente de la délivrance, et ces communautés ont souffert de l’antisémitisme comme les autres. Elles montrent qu’on peut être juif, pieux et opposé au sionisme ; elles montrent aussi que leurs positions sont parfois instrumentalisées par des gens qui ne leur veulent aucun bien.
Hassidisme
Le hassidisme connaît cette division de l’intérieur — Satmar et Habad ne disent pas la même chose de l’État. Il retient une leçon plus ancienne : les persécuteurs n’ont jamais demandé aux juifs ce qu’ils pensaient. Ceux qui ont brûlé les synagogues ne distinguaient pas entre sionistes et antisionistes, et ceux qui les brûlent aujourd’hui ne le font pas davantage.
Massorti
Historiquement, l’antisionisme a eu des formes juives majoritaires avant 1948 — orthodoxe, bundiste, libérale —, qui n’avaient rien d’antisémite. Le judaïsme massorti, sioniste dans son ensemble, tient qu’il faut distinguer ces positions, juger les discours à leurs motifs et à leurs effets, et reconnaître que certains discours antisionistes reprennent intégralement des motifs antisémites classiques. Le critère est l’analyse, pas l’étiquette.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé, qui fut longtemps antisioniste avant de devenir sioniste après 1937, connaît ce débat de l’intérieur. Il comprend en son sein des positions très critiques envers les politiques israéliennes, et il tient à ce que ces critiques ne soient pas assimilées à l’antisémitisme. Il tient aussi que les juifs de diaspora sont visés pour ce que fait un État dont ils ne sont pas citoyens, et que cela, en tout état de cause, est antisémite.
Monde séfarade et mizrahi
Les juifs des pays d’islam ont vécu l’arrivée de l’antisémitisme européen dans le monde arabe, puis les violences et les départs après 1948 — près de 850'000 personnes quittent ou sont chassées de ces pays en une génération. Leur expérience est souvent absente du débat occidental. Elle montre que le lien entre antisionisme et hostilité aux juifs a eu, pour eux, des conséquences concrètes et massives.
Où en est la discussion
Les voix s’accordent sur des points précis et divergent sur le principe. La voix classique invite à reconnaître la haine sous les mots de chaque époque. L’orthodoxie moderne situe la frontière dans le refus de principe du seul État juif. La voix haredi rappelle un antisionisme religieux et ses instrumentalisations. Le hassidisme invoque l’expérience des persécutions indifférentes aux opinions. La voix massorti demande une analyse des motifs et des effets. La voix réformée défend la place des critiques et condamne la responsabilité collective imposée aux juifs de diaspora. La voix séfarade rappelle l’expérience des juifs des pays d’islam. Justin reconnaît que les motifs recyclés viennent pour une large part de sa propre tradition.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Les statuts de pureté de sang
Doctorat
Histoire moderne
3-4 ans
Hypothèse. Les statuts ibériques de limpieza de sangre constituent un antécédent direct de l’antisémitisme racial, en ce qu’ils rendent la conversion inopérante, et leur réception au XIXe siècle est documentable.
État de la question
Le débat oppose Yerushalmi, Netanyahu et Nirenberg sur la nature et la portée de ces statuts.
Corpus
Statut de Tolède (1449) ; controverses espagnoles du XVe-XVIe siècle ; références ibériques dans la littérature antisémite du XIXe.
Méthode
Analyse des argumentaires et recherche de citations.
Ce qui la réfuterait : Une absence de réception des statuts dans la littérature antisémite moderne.
H2. Le procès de Berne
Master
Histoire suisse
12-18 mois
Hypothèse. Le procès de Berne (1933-1935) a constitué la première qualification judiciaire des Protocoles comme faux, et sa réformation partielle en appel (1937) a été exploitée par la propagande sans remettre en cause l’établissement du faux.
État de la question
Le procès est documenté ; sa réception mérite une étude.
Corpus
Actes du procès ; jugement de 1935 et arrêt de 1937 ; presse suisse et allemande ; archives de la Fédération suisse des communautés israélites.
Méthode
Analyse des décisions et de leur réception.
Ce qui la réfuterait : Une remise en cause de la qualification de faux par l’arrêt d’appel.
H3. Joly et les Protocoles
Master
Histoire des textes
12-18 mois
Hypothèse. La proportion du texte des Protocoles directement démarquée du Dialogue aux enfers de Joly est mesurable et dépasse le tiers de l’ensemble.
État de la question
Le plagiat est établi depuis 1921 ; sa mesure fine est variable selon les études.
Corpus
Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu (1864) ; éditions russes des Protocoles ; Goedsche, Biarritz.
Méthode
Alignement textuel systématique.
Ce qui la réfuterait : Une proportion inférieure à celle couramment avancée.
H4. Les définitions en usage
Master
Science politique
12-18 mois
Hypothèse. Les trois définitions concurrentes aboutissent à la même qualification pour une majorité des cas réels recensés par les organismes de mesure, et divergent sur une minorité identifiable de cas liés au boycott et à la critique de principe du sionisme.
État de la question
L’hypothèse est formulée dans les débats ; elle n’a pas été testée systématiquement.
Corpus
Définitions IHRA, Jérusalem et Nexus ; rapports annuels des organismes nationaux de mesure.
Méthode
Application des trois définitions à un échantillon de cas.
Ce qui la réfuterait : Des divergences majoritaires sur l’échantillon.
H5. L’importation des motifs européens
Doctorat
Histoire du Moyen-Orient
3-4 ans
Hypothèse. L’accusation de meurtre rituel dans l’Empire ottoman au XIXe siècle est principalement portée par des acteurs chrétiens et diplomatiques européens, et sa reprise dans des milieux musulmans est postérieure.
État de la question
L’affaire de Damas (1840) est bien étudiée ; la chronologie de la diffusion l’est moins.
Corpus
Affaire de Damas ; archives consulaires ; presse arabe du XIXe-XXe siècle ; traductions des Protocoles.
Méthode
Suivi chronologique des accusations et de leurs porteurs.
Ce qui la réfuterait : Des accusations portées par des acteurs musulmans antérieures à 1840.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Poliakov, Léon. Histoire de l’antisémitisme. 2 vol. Paris : Seuil, 1991.
Nirenberg, David. Anti-Judaism: The Western Tradition. New York : Norton, 2013.
Taguieff, Pierre-André. Les Protocoles des Sages de Sion : faux et usages d’un faux. Paris : Berg/Fayard, 2004.
Études
Birnbaum, Pierre. L’affaire Dreyfus. Paris : Gallimard, 1994.
Pulzer, Peter. The Rise of Political Anti-Semitism in Germany and Austria. 2e éd. Cambridge (Mass.) : Harvard University Press, 1988.
Lewis, Bernard. Semites and Anti-Semites. New York : Norton, 1986.
Hagemeister, Michael. Die „Protokolle der Weisen von Zion“ vor Gericht. Zurich : Chronos, 2017.