Jérôme apprend l’hébreu auprès d’un juif qui vient le voir la nuit, par crainte des siens. Au XIIe siècle, des chanoines parisiens consultent des rabbins pour comprendre un verset. Au XVIe, un humaniste allemand défend le Talmud contre ceux qui veulent le brûler, tandis qu’un imprimeur chrétien de Venise publie la première édition complète du Talmud avec des typographes juifs. L’étude chrétienne de l’hébreu et du judaïsme a produit des chefs-d’œuvre d’érudition, des alliances inattendues et des instruments de persécution. Ce module en suit l’histoire.
Un module à l’intersection des deux sites Ce module concerne directement l’histoire de la théologie chrétienne, et il intéresse en particulier les lecteurs de theologia-reformata.ch. Il adopte le point de vue de ce site : comment l’étude chrétienne du judaïsme a été vécue, utilisée et subie par les juifs. Les dimensions proprement chrétiennes — la place de l’hébreu dans la Réforme, l’exégèse des humanistes — sont traitées sur le site réformé.
1. L’Antiquité
Origène (IIIe siècle) consulte des maîtres juifs à Césarée et compose les Hexaples, six colonnes parallèles — hébreu, translittération grecque, et quatre traductions grecques, dont celles d’Aquila, Symmaque et Théodotion. C’est le premier instrument de critique textuelle de l’Ancien Testament, et il repose sur des matériaux juifs.
Jérôme (IVe-Ve siècles) apprend l’hébreu, s’établit à Bethléem et traduit depuis l’hébreu — l’hebraica veritas. Il raconte avoir eu pour maître un certain Bar Hanina, venu la nuit. Augustin s’inquiète de ce choix, qui écarte la Septante et risque de donner raison aux juifs dans les disputes textuelles ; la correspondance entre les deux montre que l’enjeu était perçu comme théologique.
L’héritage. La Vulgate transmet à l’Occident une traduction faite sur l’hébreu avec une aide juive. Ce fait a été rarement reconnu dans la tradition chrétienne, et il est essentiel.
2. Le Moyen Âge
Les Victorins. Au XIIe siècle, à Saint-Victor de Paris, Hugues puis André de Saint-Victor consultent des juifs pour établir le sens littéral de l’Ancien Testament. André va jusqu’à exposer l’interprétation juive d’Isaïe 53, ce qui lui est reproché. Les travaux de Beryl Smalley ont montré l’importance de cet échange, qui passe notamment par l’école de Rachi.
Nicolas de Lyre (XIVe siècle), franciscain, cite abondamment Rachi dans ses Postilles, lues dans toute l’Europe. Un dicton dira plus tard : « si Lyre n’avait pas joué de la lyre, Luther n’aurait pas dansé ». Rachi est ainsi entré dans l’exégèse chrétienne par la voie franciscaine.
Le tournant du XIIIe siècle. L’étude du Talmud par des chrétiens change de nature : elle devient une enquête d’accusation. Nicolas Donin, juif converti, dénonce le Talmud au pape en 1238 ; le procès de Paris (1240) aboutit en 1242 à la crémation publique de plusieurs charrettes de manuscrits talmudiques. Le savoir sur le judaïsme sert désormais à le poursuivre.
Les dominicains développent l’usage missionnaire : Raymond Martini, dans le Pugio fidei (1278), cite des centaines de passages rabbiniques pour prouver le christianisme par les sources juives. Le travail est d’une érudition considérable, et il sert la contrainte : c’est ce matériel qu’on oppose aux juifs dans les disputes imposées (voir Rencontres et polémiques).
3. La Renaissance et la Réforme
La cabale chrétienne. Pic de la Mirandole (1486) cherche dans la kabbale des preuves du christianisme ; Reuchlin développe cette voie dans le De arte cabalistica (1517). Le mouvement produit un intérêt réel pour les textes, et une interprétation qui leur est étrangère.
L’affaire Reuchlin. En 1509, Johannes Pfefferkorn, juif converti, obtient de l’empereur un mandat pour confisquer les livres juifs. Reuchlin, consulté, rédige un avis qui distingue les livres injurieux — à supprimer — et les autres — à conserver, dont le Talmud, qu’il tient pour utile à la connaissance. La controverse dure une décennie, mobilise les humanistes, produit les Lettres des hommes obscurs contre les dominicains de Cologne, et se termine par la condamnation de Reuchlin à Rome en 1520. Pour la première fois, un savant chrétien a défendu publiquement les livres juifs, sans défendre les juifs eux-mêmes.
L’imprimerie. Daniel Bomberg, imprimeur chrétien d’Anvers installé à Venise, publie la Bible rabbinique (1517-1518) et le premier Talmud de Babylone complet (1520-1523), avec des correcteurs juifs. Sa pagination est restée celle de toutes les éditions jusqu’à aujourd’hui. C’est l’un des paradoxes majeurs de l’histoire du livre juif.
La Réforme. Le principe de l’Écriture seule donne à l’hébreu une place nouvelle : Luther, Zwingli, Calvin apprennent l’hébreu ou s’entourent d’hébraïsants ; Sebastian Münster, à Bâle, publie grammaires et commentaires rabbiniques en latin ; Konrad Pellikan, à Zurich, traduit des textes juifs. Luther, dans ses derniers écrits (1543), réclame pourtant la destruction des synagogues et des livres — texte que les nazis republieront.
4. L’érudition moderne
Les Buxtorf, père et fils, à Bâle (fin XVIe-XVIIe siècles) : lexiques, concordances, bibliographie hébraïque. Le père publie aussi la Synagoga Judaica (1603), description des usages juifs à visée polémique, qui restera une source majeure sur le judaïsme pour les chrétiens.
John Selden (1584-1654) : travaux sur le droit juif, le mariage, le Sanhédrin, utilisés dans les débats politiques anglais — l’hébraïsme devient un instrument de théorie politique.
Johann Andreas Eisenmenger, Entdecktes Judenthum (1700) : deux mille pages de citations rabbiniques sorties de leur contexte, destinées à démontrer la malveillance des juifs. L’ouvrage fournit un arsenal à l’antisémitisme pendant deux siècles.
La Wissenschaft des Judentums naît au XIXe siècle en partie en réaction : des savants juifs — Zunz, Geiger, Steinschneider — revendiquent l’étude scientifique de leur propre tradition.
Le XXe siècle : l’exégèse protestante allemande développe une image du judaïsme du Second Temple comme légaliste et décadent — le « Spätjudentum » — que les travaux de George Foot Moore, puis d’E. P. Sanders (Paul and Palestinian Judaism, 1977), ont largement démontée. Sous le nazisme, un institut de recherche sur l’influence juive, fondé à Eisenach en 1939 par des théologiens protestants, se consacre à « déjudaïser » le christianisme.
5. Bilan
Le dossier est ambivalent par nature. Il comporte :
des transferts réels de savoir juif vers le christianisme — la Vulgate, Rachi par Nicolas de Lyre, la grammaire hébraïque de la Réforme ;
des défenses ponctuelles — Reuchlin, plus tard des hébraïsants qui ont témoigné contre les accusations de meurtre rituel, comme Hermann Strack à la fin du XIXe siècle ;
et un usage massif du savoir contre les juifs — procès du Talmud, Pugio fidei, Eisenmenger, l’institut d’Eisenach.
Le critère qui distingue ces usages n’est pas la compétence — les procureurs étaient souvent les plus compétents — mais la finalité : comprendre, convertir, ou incriminer.
La mahloket
L’étude chrétienne du judaïsme a-t-elle servi les juifs ?
Elle a transmis Rachi à l’Occident, imprimé le premier Talmud complet, et parfois défendu les livres. Elle a aussi fourni les arguments des procès, des disputes et de l’antisémitisme savant. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
Le savoir n’est pas neutre, et la tradition le sait : celui qui étudie pour tourner les paroles contre leurs auteurs n’étudie pas, il fouille. Les procès du Talmud ont été instruits par des hommes qui lisaient l’hébreu mieux que beaucoup de juifs. Ce qui distingue les usages, c’est l’intention, et elle se voit dans ce qu’on fait du texte : l’éclairer ou l’arracher à son contexte.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne reconnaît les dettes réelles : l’imprimerie de Bomberg, la conservation de manuscrits dans des bibliothèques chrétiennes, les éditions critiques. Elle relève aussi que la Wissenschaft juive est née en partie de la nécessité de répondre à une érudition chrétienne qui parlait du judaïsme sans lui. Le dialogue universitaire actuel est le résultat de ce long rapport de force, et il faut en mesurer le prix.
Monde haredi et litvak
L’étude chrétienne de nos livres a presque toujours servi à nous accuser ou à nous convertir. Qu’un imprimeur chrétien ait publié le Talmud ne change rien au fait qu’on l’a brûlé à Paris, à Rome et ailleurs. Nous étudions nos livres pour les vivre ; ce que d’autres en font ne nous concerne que lorsqu’ils nous en font un procès.
Hassidisme
Le hassidisme a peu fréquenté les chrétiens savants, et il n’a pas cherché leur regard. Il observe pourtant que la kabbale a attiré des chrétiens sincères, qui y cherchaient Dieu plus que des arguments. Pic et Reuchlin ont mal compris, mais ils cherchaient. Un regard qui cherche vaut mieux qu’un regard qui juge, même quand il se trompe.
Massorti
Historiquement, les trois finalités — comprendre, convertir, incriminer — coexistent souvent chez les mêmes auteurs. Buxtorf fait une concordance indispensable et une description polémique ; Reuchlin défend les livres sans défendre les juifs. Le judaïsme massorti tient que ce dossier doit être enseigné dans toute sa complexité, et que la recherche universitaire commune d’aujourd’hui n’est possible que parce qu’il a été affronté.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé s’est constitué en dialogue avec la science historique allemande, y compris protestante, et il en a subi les préjugés : le judaïsme « tardif » et légaliste était une construction théologique déguisée en histoire. Il retient que la critique de ce préjugé est venue en partie de savants chrétiens — Moore, Sanders —, et que cela montre ce qu’un travail honnête peut défaire.
Monde séfarade et mizrahi
Les communautés séfarades ont eu un rapport particulier à l’hébraïsme chrétien : Livourne, Amsterdam, Venise furent des lieux d’échange avec des savants chrétiens, et des rabbins comme Léon de Modène ont écrit pour des lecteurs chrétiens — son Historia de’ riti hebraici (1637) fut rédigée à la demande d’un Anglais. Écrire sur soi pour les autres, en contrôlant ce qu’on dit, est une réponse à l’érudition hostile.
Où en est la discussion
Le bilan est ambivalent, et le critère est la finalité. La voix classique distingue étudier et fouiller. L’orthodoxie moderne reconnaît les dettes et rappelle que la science juive est née en partie de la nécessité de répondre. La voix haredi rappelle que les exceptions ne défont pas la règle. Le hassidisme distingue le regard qui cherche et celui qui juge. La voix massorti souligne la coexistence des finalités chez les mêmes auteurs. La voix réformée retient la critique du préjugé du judaïsme « tardif ». La voix séfarade rappelle l’écriture de soi pour les autres. Justin reconnaît que sa tradition a honoré comme savants des hommes qui fouillaient.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Les maîtres juifs de Jérôme
Master
Patristique
12-18 mois
Hypothèse. Les traditions juives reprises par Jérôme dans ses commentaires correspondent à des traditions palestiniennes identifiables dans les midrashim et le Talmud de Jérusalem, ce qui confirme la réalité de ses consultations.
État de la question
Les parallèles sont en partie recensés ; une synthèse reste à faire.
Corpus
Jérôme, Quaestiones hebraicae in Genesim et commentaires sur les Prophètes ; Bereshit Rabba ; Talmud de Jérusalem ; targums palestiniens.
Méthode
Recenser et comparer les traditions.
Ce qui la réfuterait : Des traditions sans correspondant dans les sources juives.
H2. Rachi chez Nicolas de Lyre
Doctorat
Histoire de l’exégèse
3-4 ans
Hypothèse. Les citations de Rachi dans les Postilles sont fidèles au texte hébreu dans leur majorité, et leur sélection suit un critère — le sens littéral — qui exclut les passages polémiques.
État de la question
L’usage de Rachi par Lyre est établi ; le critère de sélection est discuté.
Corpus
Postillae litterales de Nicolas de Lyre ; commentaires de Rachi ; manuscrits des Postilles.
Méthode
Comparer les citations avec les sources.
Ce qui la réfuterait : Une infidélité fréquente ou une sélection polémique.
H3. L’avis de Reuchlin
Master
Histoire intellectuelle
12-18 mois
Hypothèse. L’argument juridique de Reuchlin — les juifs sont des citoyens de l’Empire dont les biens, y compris les livres, sont protégés — est plus décisif dans son avis que l’argument théologique sur l’utilité des livres.
État de la question
L’avis est édité ; la hiérarchie des arguments est discutée.
Corpus
Reuchlin, Ratschlag (1510) ; Augenspiegel (1511) ; écrits de Pfefferkorn ; actes du procès.
Méthode
Analyse argumentative.
Ce qui la réfuterait : Une prédominance de l’argument théologique.
H4. Les correcteurs juifs de Bomberg
Master
Histoire du livre
12-18 mois
Hypothèse. Les choix textuels de l’édition Bomberg du Talmud résultent principalement du travail de ses correcteurs juifs, dont les manuscrits de base sont identifiables.
État de la question
Les correcteurs sont connus ; les manuscrits de base font l’objet de recherches.
Corpus
Talmud Bomberg (1520-1523) ; colophons ; manuscrits talmudiques antérieurs ; travaux de Heller et de Rabbinovicz.
Méthode
Collation de l’édition avec les manuscrits.
Ce qui la réfuterait : Des choix textuels indépendants des manuscrits connus.
H5. L’institut d’Eisenach
Doctorat
Histoire contemporaine
3-4 ans
Hypothèse. Les travaux de l’institut d’Eisenach réemploient l’érudition hébraïsante antérieure — Eisenmenger, l’exégèse du judaïsme « tardif » — plutôt qu’ils ne produisent une méthode nouvelle.
État de la question
L’institut est étudié depuis Heschel (Susannah) ; la filiation méthodologique est à préciser.
Corpus
Publications de l’institut (1939-1945) ; Eisenmenger ; exégèse allemande du XIXe siècle ; archives de Grundmann.
Méthode
Analyse des sources citées.
Ce qui la réfuterait : Une méthodologie sans filiation avec l’érudition antérieure.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Smalley, Beryl. The Study of the Bible in the Middle Ages. 3e éd. Oxford : Blackwell, 1983.
Burnett, Stephen G. Christian Hebraism in the Reformation Era. Leyde : Brill, 2012.
Cohen, Jeremy. The Friars and the Jews. Ithaca : Cornell University Press, 1982.
Études
Heschel, Susannah. The Aryan Jesus. Princeton : Princeton University Press, 2008.
Price, David H. Johannes Reuchlin and the Campaign to Destroy Jewish Books. Oxford : Oxford University Press, 2011.
Sanders, E. P. Paul and Palestinian Judaism. Philadelphie : Fortress, 1977.
Heller, Marvin J. The Printing of the Talmud. New York : Im Hasefer, 1992.
Dahan, Gilbert. Les intellectuels chrétiens et les juifs au Moyen Âge. Paris : Cerf, 1990.