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V. Temps et vie

Le calendrier hébraïque

Une incertitude devenue coutume

Des témoins montent à Jérusalem dire qu’ils ont vu le croissant ; un tribunal les interroge et proclame le mois ; des feux s’allument sur les collines pour annoncer la nouvelle jusqu’en Babylonie. Puis les Samaritains allument de faux feux, on envoie des messagers, ils n’arrivent pas à temps, et les communautés lointaines célèbrent deux jours pour ne pas se tromper. Quand le calcul remplace l’observation, les deux jours restent. Le calendrier juif est une histoire d’incertitude devenue coutume.

1. La structure

Un calendrier luni-solaire. Les mois suivent la lune — vingt-neuf ou trente jours —, et l’année doit rester accordée au soleil, parce que Pessah doit tomber « au mois de l’épi » (Dt 16,1). Douze mois lunaires font environ 354 jours ; il manque onze jours par an. D’où l’ajout d’un treizième mois, adar II, sept fois en dix-neuf ans.

Les mois. Nissan, iyar, sivan, tammouz, av, eloul, tichri, hechvan, kislev, tévet, chevat, adar. Les noms sont babyloniens, adoptés après l’exil ; la Bible les désigne auparavant par des numéros ou par d’anciens noms cananéens — aviv, ziv, étanim, boul. Tammouz porte le nom d’un dieu mésopotamien, ce que la tradition a gardé sans commentaire.

Deux commencements. Nissan est « le premier des mois » (Ex 12,2) ; tichri ouvre l’année civile avec Roch ha-Chana. La Mishna compte quatre nouvel-ans selon les usages — rois, fêtes, dîmes, arbres (m. Roch ha-Chana 1,1).

Le compte des années depuis la création, selon un calcul fondé sur les généalogies bibliques : l’année juive qui commence à l’automne 2026 est 5787. Ce comput se généralise au Moyen Âge ; auparavant, on datait par les règnes ou par l’ère des Séleucides.

2. De l’observation au calcul

La proclamation. La Mishna décrit la procédure (m. Roch ha-Chana 1-2) : les témoins qui ont vu le croissant viennent au tribunal, on les interroge sur la position et la forme, on proclame « sanctifié » ; les témoins peuvent profaner le chabbat pour venir. Rabban Gamliel avait des tableaux des phases de la lune pour vérifier.

Un épisode fameux. Rabban Gamliel accepte des témoins que R. Yehochoua juge faux, et lui ordonne de venir avec son bâton et son argent le jour qui serait Yom Kippour selon son propre calcul. R. Yehochoua obéit ; Gamliel l’embrasse et lui dit : « mon maître en sagesse, et mon disciple parce que tu as accepté mes paroles » (m. Roch ha-Chana 2,8-9). Le récit fonde un principe : l’unité du calendrier prime la justesse du calcul.

Le calendrier fixe. La tradition attribue à Hillel II, vers 359, la publication des règles de calcul, quand les persécutions rendaient la proclamation impossible. Les historiens situent la fixation complète plus tard : la controverse de 921-922 entre Saadia Gaon et Aaron ben Meïr, chef de l’académie de Jérusalem, sur un détail de calcul, montre que le système n’était pas encore unifié. Saadia l’emporta, et l’autorité babylonienne avec lui.

Les règles de report. Roch ha-Chana ne tombe jamais un dimanche, un mercredi ou un vendredi — pour éviter que Yom Kippour tombe un vendredi ou un dimanche, et que la saule de Hochaana Rabba tombe un chabbat. Les dehiyot décalent donc parfois le début de l’année d’un ou deux jours.

La dérive. Le calendrier fixe repose sur une année moyenne légèrement plus longue que l’année solaire : la dérive est d’environ un jour tous les deux cent seize ans. Pessah recule donc lentement vers l’été ; la question d’une correction a été posée, et elle suppose une autorité que personne ne détient.

3. Le second jour de fête

L’origine. Quand le mois était proclamé à Jérusalem, les communautés éloignées ne savaient pas à temps quel jour était fixé ; elles célébraient deux jours par précaution. Le Talmud rapporte que les Samaritains allumaient de faux feux pour tromper, d’où le recours aux messagers (m. Roch ha-Chana 2,2).

Le maintien. Une fois le calcul connu, l’incertitude disparaît. Le Talmud pose pourtant la règle : « gardez la coutume de vos pères entre vos mains », car un décret pourrait rétablir l’incertitude (b. Beitsa 4b). Le second jour devient une coutume obligatoire en diaspora : Pessah dure huit jours au lieu de sept, Chavouot deux au lieu d’un, Souccot se prolonge.

Roch ha-Chana est célébré deux jours partout, y compris en terre d’Israël, parce que le problème se posait même à Jérusalem : la fête tombe le premier jour du mois.

Le voyageur. Un Israélien en diaspora, un juif de diaspora en Israël : lequel des usages suivre ? La question a produit une littérature considérable, avec des positions divergentes — celle du lieu, celle du domicile, et la position intermédiaire du Hakham Tsvi, qui fait dépendre la règle de l’intention de rester.

4. Les cycles

5. Les autres calendriers

Qumrân et Jubilés. Un calendrier solaire de 364 jours, cinquante-deux semaines exactes, où les fêtes tombent toujours le même jour de la semaine. Le désaccord calendaire est l’une des causes de la séparation de la communauté : on ne peut pas célébrer le même jour sacré à des dates différentes et rester une même communauté.

Les Samaritains et les Karaïtes ont maintenu l’observation : les Karaïtes guettent encore le croissant et l’épi d’orge.

La date de Pâques chrétienne. Le concile de Nicée (325) en a fixé le calcul indépendamment du calendrier juif, avec une motivation explicitement polémique dans la lettre de Constantin, qui refuse de dépendre des juifs. Le dossier appartient à l’histoire de la séparation.

La mahloket

Faut-il garder le second jour de fête ?

L’incertitude qui l’a fait naître a disparu depuis des siècles, et le Talmud a pourtant ordonné de maintenir la coutume. Le judaïsme réformé l’a supprimé ; la question se pose aussi pour les voyageurs. La question posée aux sept voix.

Le Beit Midrash classique

Le Talmud a répondu : « gardez la coutume de vos pères ». La raison donnée est pratique — un décret pourrait rétablir l’incertitude —, mais la règle est plus profonde : une coutume reçue a force de loi, et l’on ne l’abroge pas parce que sa raison initiale semble caduque. Le récit de Gamliel et Yehochoua dit le reste : l’unité du calendrier passe avant la justesse.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne maintient le second jour en diaspora et relève sa fonction : il marque la différence entre la terre d’Israël et l’exil. Ce n’est plus une incertitude de calendrier, c’est une conscience de lieu. Elle reconnaît le coût réel — deux jours de congé à obtenir, trois jours consécutifs quand la fête touche le chabbat — et elle ne prétend pas que ce coût soit négligeable.

Monde haredi et litvak

On garde deux jours en diaspora et un en terre d’Israël, comme on l’a toujours fait. Pour les voyageurs, on suit l’avis de son décisionnaire — il y a plusieurs positions, et chacune est fondée. Ce qui n’est pas en question, c’est la coutume elle-même : elle a été établie par les sages, et personne n’a l’autorité pour la lever.

Hassidisme

Le hassidisme dit du second jour qu’il est plus intime : le premier est donné par la Torah, le second par les sages, et ce qui vient des sages est un don d’amour, sans obligation stricte. Les maîtres enseignaient que le second jour révèle quelque chose que le premier ne pouvait pas contenir. La coutume n’est pas un reste : c’est un surplus.

Massorti

Historiquement, l’origine est claire et la raison a disparu. Le judaïsme massorti a laissé aux communautés le choix de maintenir ou non le second jour, et plusieurs l’ont supprimé tout en gardant le second jour de Roch ha-Chana. Il assume que c’est une décision de réforme, et il observe que la question est d’abord pratique pour les familles qui doivent choisir entre la synagogue et le travail.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a supprimé le second jour dès le XIXe siècle, au motif que sa raison avait disparu, et il célèbre les fêtes selon le calendrier de la terre d’Israël. Il relève que cette décision rapproche les juifs de diaspora de ceux d’Israël plutôt que de les distinguer, ce qui est une manière de retourner l’argument de la conscience de lieu.

Monde séfarade et mizrahi

La tradition séfarade maintient le second jour en diaspora, et ses décisionnaires ont produit une jurisprudence attentive sur les voyageurs et sur les nouveaux immigrants en Israël. Le grand nombre de familles partagées entre plusieurs pays rend la question très concrète. Les positions séfarades sur le voyageur sont souvent plus attentives à l’intention de résidence qu’au seul lieu.

Où en est la discussion

La coutume est maintenue par la plupart et supprimée par certains, et les arguments sont sérieux des deux côtés. La voix classique invoque le principe de la coutume reçue et l’unité du calendrier. L’orthodoxie moderne y voit une conscience de lieu et reconnaît le coût. La voix haredi rappelle que personne n’a l’autorité pour la lever. Le hassidisme en fait un surplus. La voix massorti laisse le choix aux communautés. La voix réformée l’a supprimée pour s’aligner sur la terre d’Israël. La voix séfarade attache la règle du voyageur à l’intention de résidence. Justin rappelle que le calcul de Pâques chrétienne a été fixé à Nicée pour ne pas dépendre des juifs.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. La fixation du calendrier

  • Doctorat
  • Histoire des sciences
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le calendrier calculé n’est pas fixé sous Hillel II mais progressivement entre le IVe et le Xe siècle, ce que montrent les documents de la Genizah et la controverse de 921.

État de la question
La thèse d’une fixation progressive est majoritaire chez les historiens ; l’attribution à Hillel II reste traditionnelle.
Corpus
Documents calendaires de la Genizah ; controverse Saadia-ben Meïr ; inscriptions funéraires de Zoar ; al-Biruni.
Méthode
Dater les états successifs des règles.

Ce qui la réfuterait : Un document ancien attestant le système complet.

H2. Les noms babyloniens des mois

  • Master
  • Philologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’adoption des noms babyloniens se fait après l’exil et elle est repérable dans le corpus biblique tardif et à Éléphantine, les textes antérieurs n’employant que les numéros ou les noms cananéens.

État de la question
Le fait est admis ; sa chronologie précise reste à établir.
Corpus
Za 1,7 ; 7,1 ; Esd, Ne, Est ; papyrus d’Éléphantine ; 1 R 6-8 ; calendriers babyloniens.
Méthode
Classer les attestations par date.

Ce qui la réfuterait : Un emploi des noms babyloniens dans un texte assuré préexilique.

H3. Le calendrier de Qumrân et la rupture

  • Doctorat
  • Qumrân
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le calendrier de 364 jours est un facteur causal de la séparation de la communauté de Qumrân, et non une conséquence, ce que suggère la place des questions calendaires dans les textes polémiques.

État de la question
Le rôle du calendrier est reconnu ; sa priorité causale est discutée.
Corpus
4QMMT ; Jubilés ; 1 Hénoch 72-82 ; textes calendaires de la grotte 4 ; Pesher d’Habacuc XI.
Méthode
Analyser la place des questions calendaires dans les textes polémiques.

Ce qui la réfuterait : Des textes polémiques où le calendrier est secondaire.

H4. La dérive du calendrier fixe

  • Master
  • Astronomie historique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La dérive du calendrier juif fixe par rapport à l’équinoxe rendra, sans correction, la règle de l’épi incompatible avec la date de Pessah dans un horizon calculable.

État de la question
La dérive est connue ; ses conséquences halakhiques ont été peu discutées.
Corpus
Règles du calendrier ; données astronomiques ; Maïmonide, Hilkhot Qiddouch ha-Hodech ; discussions contemporaines.
Méthode
Calcul de la dérive et confrontation aux critères halakhiques.

Ce qui la réfuterait : Une dérive négligeable à l’échelle considérée.

H5. La lettre de Constantin

  • Master
  • Histoire de l’Antiquité tardive
  • 12-18 mois

Hypothèse. La lettre sur la date de Pâques conservée par Eusèbe formule la séparation d’avec le calendrier juif comme un motif principal, et non comme une conséquence d’un problème astronomique.

État de la question
La lettre est connue ; son poids dans la décision de Nicée est discuté.
Corpus
Eusèbe, Vie de Constantin III, 18-20 ; canons de Nicée ; controverse quartodécimane ; calendriers chrétiens antérieurs.
Méthode
Analyse argumentative de la lettre et des sources contemporaines.

Ce qui la réfuterait : Des sources plaçant l’argument astronomique au premier plan.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Stern, Sacha. Calendar and Community: A History of the Jewish Calendar. Oxford : Oxford University Press, 2001.
  • Maïmonide. Michné Torah, Hilkhot Qiddouch ha-Hodech.
  • Goldberg, Sylvie Anne. La Clepsydre. Paris : Albin Michel, 2000.

Études

  • Ben-Dov, Jonathan. Head of All Years. Leyde : Brill, 2008.
  • Stern, Sacha. The Jewish Calendar Controversy of 921/2 CE. Leyde : Brill, 2019.
  • Tabory, Joseph. Moadé Israël bi-tqoufat ha-Michna ve-ha-Talmud. Jérusalem : Magnes, 1995.
  • VanderKam, James C. Calendars in the Dead Sea Scrolls. Londres : Routledge, 1998.

Voir aussi