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III. Halakha

Halakha et bioéthique

Des signes, des degrés et des machines

Un fœtus est-il une personne ? Quand un mourant est-il mort ? Peut-on prélever un organe sur un corps dont le cœur bat encore ? La halakha n’a pas attendu la médecine moderne pour poser ces questions : la Mishna traite de l’accouchement difficile, le Talmud du moment de la mort sous des décombres un jour de chabbat. Mais la réanimation, la transplantation et la procréation assistée ont obligé les décisionnaires du XXe siècle à construire, en quelques décennies, l’un des corpus les plus actifs du droit juif.

Portée de ce module Il expose des raisonnements juridiques et des positions divergentes sur des questions de vie et de mort. Il ne constitue ni un avis médical ni une décision religieuse : toute situation concrète relève des soignants et, pour ceux qui le souhaitent, d’une autorité rabbinique. Les décisions exposées ici divergent souvent radicalement, et aucune n’est présentée comme la position du judaïsme.

1. Les principes

2. Le début de la vie

Le statut du fœtus. La Mishna tranche un cas : si l’accouchement met la mère en danger, on démembre le fœtus, car sa vie à elle précède la sienne ; mais dès que la tête est sortie, on n’y touche plus, « car on ne repousse pas une vie devant une autre » (m. Ohalot 7,6). Le fœtus n’est donc pas une personne au sens plein avant la naissance, sans être rien : le Talmud le qualifie de « membre de sa mère » dans certains contextes, et le qualifie de rodef, poursuivant, dans d’autres.

Les quarante jours. Avant le quarantième jour, l’embryon est dit « simple eau » (b. Yevamot 69b) : le statut est plus faible encore. Cette distinction est centrale dans les débats sur les embryons surnuméraires et la recherche.

L’avortement. Les positions divergent réellement :

Aucune position juive ne coïncide avec celle de l’Église catholique, qui tient l’embryon pour une personne dès la conception ; aucune ne coïncide avec une autonomie sans limite.

La procréation assistée. La fécondation in vitro est largement admise, avec des questions de surveillance — pour garantir l’identité des gamètes, certains hôpitaux emploient des surveillantes religieuses. Le don de sperme et d’ovocytes pose la question de la filiation et, pour le don de sperme d’un tiers, celle de l’adultère : la majorité des autorités ne le qualifie pas ainsi, faute de relation, mais plusieurs le déconseillent. La gestation pour autrui est légale en Israël sous conditions depuis 1996, avec des débats sur la maternité halakhique — génétique ou gestationnelle.

Le dépistage. Le programme Dor Yesharim, fondé en 1983 dans les milieux haredim, fait tester les jeunes gens pour des maladies génétiques récessives avant les rencontres matrimoniales, de manière anonyme. Il a considérablement réduit l’incidence de la maladie de Tay-Sachs dans les populations concernées, et il constitue un exemple remarquable d’adaptation communautaire.

3. La fin de la vie

Le gossès. Le mourant dont la mort est imminente. La halakha interdit de le toucher d’une manière qui hâterait la mort — « celui qui ferme les yeux d’un mourant au moment où l’âme sort est un meurtrier » (b. Chabbat 151b) —, et elle admet d’ôter ce qui empêche l’âme de sortir. Le Rema donne l’exemple d’un bûcheron dont le bruit maintient un mourant : on peut le faire cesser (Yoré Déa 339,1).

Les soins. La distinction entre hâter la mort, interdit, et ne pas prolonger l’agonie, admis dans certaines conditions, structure les débats. La loi israélienne de 2005 sur le patient en fin de vie, élaborée avec la participation de décisionnaires, distingue le traitement continu — qu’on ne peut pas interrompre — et le traitement cyclique — qu’on peut ne pas reprendre —, et elle a introduit des minuteries sur les respirateurs pour transformer une interruption en non-reprise.

L’euthanasie active est interdite par toutes les autorités orthodoxes ; les courants libéraux sont partagés, et le judaïsme réformé a exprimé des réserves formelles.

La prière pour la mort. Le Talmud raconte que la servante de Rabbi, voyant ses souffrances, pria pour sa mort et interrompit les prières des disciples (b. Ketoubot 104a). Le récit est invoqué pour admettre qu’on peut prier pour la fin d’une souffrance, sans agir pour la provoquer.

4. Le critère de la mort et les greffes

Le dossier le plus disputé. La halakha définit la mort par des signes : l’arrêt de la respiration (b. Yoma 85a, où l’on vérifie le nez sous les décombres), et selon d’autres l’arrêt du cœur. La mort cérébrale, définie médicalement en 1968, oblige à trancher : un patient en mort cérébrale, sous respirateur, est-il mort ?

PositionArgumentConséquence
La mort cérébrale est la mortLa respiration autonome a cessé définitivement ; le critère talmudique vise la respiration propre. Position du grand rabbinat d’Israël en 1986, de Moché Tendler, et selon l’interprétation contestée de ses proches, de Moché FeinsteinLe prélèvement d’organes est permis
Seul l’arrêt cardiaque est la mortTant que le cœur bat, il y a vie ; position d’Auerbach et d’Eliachiv, et de nombreuses autorités harediesLe prélèvement sur un donneur en mort cérébrale est un homicide ; recevoir un organe reste permis selon plusieurs d’entre elles

L’asymétrie. La seconde position aboutit à une situation que ses critiques ont dénoncée : recevoir un organe sans accepter d’en donner. Israël a longtemps eu l’un des taux de don les plus bas des pays développés. La loi de 2008 a introduit une priorité d’accès aux greffes pour les personnes inscrites comme donneurs — mesure inédite, conçue en partie pour répondre à ce problème, et l’inscription a nettement augmenté depuis.

La carte de donneur de l’association Halachic Organ Donor Society permet de choisir le critère de mort accepté et de désigner une autorité — dispositif propre au contexte juif.

5. Autres dossiers

La mahloket

Quand la vie commence-t-elle, quand finit-elle ?

La halakha définit par des signes et des statuts, non par des principes abstraits. Sur le début de la vie, elle distingue des degrés ; sur la fin, elle se divise sur le critère lui-même, avec des conséquences directes sur les greffes. La question posée aux sept voix.

Le Beit Midrash classique

La Mishna répond par des cas, et cela suffit à montrer la méthode : la vie de la mère précède celle du fœtus tant que la tête n’est pas sortie ; ensuite, on ne repousse pas une vie devant une autre. Le fœtus n’est pas une personne, et il n’est pas rien. Pour la fin, le Talmud vérifie la respiration sous les décombres. Nos décisionnaires doivent appliquer ces critères à des machines qui n’existaient pas, et c’est pourquoi ils divergent.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne a pris position pour la mort cérébrale avec le grand rabbinat en 1986, et elle a soutenu la loi de 2008 qui donne priorité aux donneurs. Elle tient qu’il est intenable de recevoir un organe tout en interdisant d’en donner, et que cette asymétrie a fait du tort au nom de la tradition. La position contraire est respectable ; ses conséquences, elles, doivent être dites.

Monde haredi et litvak

Rav Auerbach et Rav Eliachiv ont statué : tant que le cœur bat, l’homme est vivant, et l’on ne prélève pas. C’est une position fondée sur les sources, et elle n’est pas une indifférence : on ne peut pas tuer un homme pour en sauver un autre. On soigne, on prie, on ne hâte pas la mort. Quant à recevoir, les décisionnaires ont statué au cas par cas.

Hassidisme

Le hassidisme rappelle que l’âme n’est pas un organe et que sa sortie n’est pas un phénomène médical. On se tient auprès du mourant, on lit les psaumes, on ne le laisse pas seul. Les questions techniques relèvent des décisionnaires ; ce qui relève de chacun, c’est la présence. Une tradition qui a tant écrit sur la mort a d’abord écrit sur la manière d’accompagner.

Massorti

Historiquement, les critères halakhiques ont été formulés pour des situations où respiration et battement cardiaque cessaient ensemble. La réanimation les a dissociés, et les décisionnaires ont dû choisir lequel était le signe et lequel l’indice. Le judaïsme massorti accepte la mort cérébrale et encourage le don d’organes comme une obligation, et il observe que la divergence interne orthodoxe est une vraie question de droit, non un conflit d’obscurantisme et de progrès.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé accorde plus de poids à l’autonomie du patient et à la qualité de vie, tout en exprimant des réserves sur l’euthanasie active. Il encourage le don d’organes et admet l’avortement dans des cas plus larges. Il assume que ses positions s’appuient sur des principes généraux de la tradition plutôt que sur la casuistique, et il reconnaît que ce choix de méthode est la vraie ligne de partage.

Monde séfarade et mizrahi

Ovadia Yossef a pris sur plusieurs de ces questions des positions intermédiaires — avortement dans des cas de malformation grave, fin de vie —, fondées sur une lecture étendue des sources et sur l’attention au cas. Sa méthode montre qu’entre les deux grandes positions orthodoxes sur la mort cérébrale, la discussion reste ouverte, et que les décisionnaires séfarades n’ont pas suivi un bloc.

Où en est la discussion

La halakha définit par des signes et des degrés, et elle se divise sur leur application. La voix classique rappelle la méthode casuistique de la Mishna et du Talmud. L’orthodoxie moderne soutient la mort cérébrale et la priorité aux donneurs, et dénonce l’asymétrie. La voix haredi maintient le critère cardiaque et son fondement. Le hassidisme met la présence avant la technique. La voix massorti accepte la mort cérébrale et qualifie la divergence de vraie question de droit. La voix réformée donne plus de poids à l’autonomie et nomme la ligne de partage méthodologique. La voix séfarade décrit des positions intermédiaires. Justin note que la divergence sur l’embryon avec sa tradition est ancienne.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le statut du fœtus

  • Doctorat
  • Halakha / histoire
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les deux qualifications talmudiques du fœtus — « membre de sa mère » et « poursuivant » — relèvent de contextes juridiques distincts, et leur combinaison dans la littérature moderne est une construction du XXe siècle.

État de la question
Les deux qualifications sont connues ; leur histoire comparée est peu étudiée.
Corpus
m. Ohalot 7,6 ; b. Sanhédrin 72b ; b. Hullin 58a ; Maïmonide, Hilkhot Rotseah 1,9 ; responsa de Feinstein et de Waldenberg.
Méthode
Retracer l’emploi de chaque qualification.

Ce qui la réfuterait : Une combinaison attestée dans les sources médiévales.

H2. La position de Feinstein sur la mort cérébrale

  • Master
  • Halakha contemporaine
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les textes de Moché Feinstein sur le critère de la mort ne permettent pas de trancher entre les interprétations divergentes de ses proches, et la controverse repose sur des éléments extérieurs aux responsa.

État de la question
L’interprétation est disputée depuis les années 1980.
Corpus
Iggerot Moché, Yoré Déa II, 146 et 174 ; Hochen Michpat II, 72 ; témoignages de Tendler et de ses contradicteurs.
Méthode
Analyse textuelle serrée des responsa.

Ce qui la réfuterait : Un texte univoque dans un sens ou dans l’autre.

H3. Les effets de la loi de 2008

  • Master
  • Santé publique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La priorité aux donneurs inscrits a augmenté significativement le taux d’inscription en Israël, avec des effets mesurables selon les groupes de population.

État de la question
Des études existent ; leur ventilation par population est partielle.
Corpus
Loi israélienne sur les greffes (2008) ; données d’ADI ; études de Lavee et collègues.
Méthode
Analyse des taux d’inscription avant et après la loi, par groupe.

Ce qui la réfuterait : Une absence d’effet significatif.

H4. Le programme Dor Yesharim

  • Master
  • Sociologie de la santé
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’efficacité du dépistage prénuptial anonyme dans les communautés haredies tient à son insertion dans les pratiques matrimoniales existantes, ce qui explique son taux d’adhésion supérieur à celui des programmes généralistes.

État de la question
La réduction de l’incidence est documentée ; les facteurs d’adhésion le sont moins.
Corpus
Données de Dor Yesharim ; études épidémiologiques sur Tay-Sachs ; programmes comparables.
Méthode
Comparaison des taux d’adhésion et des modalités.

Ce qui la réfuterait : Des taux d’adhésion comparables à ceux des programmes généralistes.

H5. Le rationnement et m. Horayot 3

  • Master
  • Éthique médicale
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les responsa de 2020-2021 sur la priorité d’accès aux respirateurs mobilisent majoritairement la Mishna sur l’ordre du rachat des captifs, et cet usage modifie le sens du texte d’origine.

État de la question
Les responsa sont publiées ; leur analyse comparée est récente.
Corpus
m. Horayot 3,7-8 ; responsa de la pandémie ; recommandations des comités d’éthique israéliens.
Méthode
Analyse des sources citées et de leur usage.

Ce qui la réfuterait : Un usage fidèle au contexte d’origine.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Bleich, J. David. Bioethical Dilemmas: A Jewish Perspective. 2 vol. Hoboken : Ktav, 1998-2006.
  • Jakobovits, Immanuel. Jewish Medical Ethics. New York : Bloch, 1959.
  • Steinberg, Avraham. Encyclopedia of Jewish Medical Ethics. 3 vol. Jérusalem : Feldheim, 2003.

Études

  • Dorff, Elliot N. Matters of Life and Death. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1998.
  • Feldman, David M. Birth Control in Jewish Law. New York : NYU Press, 1968.
  • Kahn, Susan Martha. Reproducing Jews. Durham : Duke University Press, 2000.
  • Lavee, Jacob, et alii. « A New Law for Allocation of Donor Organs in Israel ». The Lancet 375 (2010) : 1131-1133.

Voir aussi