De Bâle 1897 à l’État : un mouvement national et ses lectures
Du 29 au 31 août 1897, deux cents délégués se réunissent au casino municipal de Bâle et adoptent un programme : créer « pour le peuple juif un foyer en Palestine garanti par le droit public ». Theodor Herzl note dans son journal : « À Bâle, j’ai fondé l’État juif. » Cinquante et un ans plus tard, l’État d’Israël est proclamé ; la même année, plus de sept cent mille Palestiniens arabes quittent leurs foyers ou en sont chassés. Ce module expose l’histoire du mouvement national juif et de l’État, avec ses débats internes et les lectures divergentes des événements.
Un sujet de conflit actuel Ce module traite du sionisme comme mouvement de l’histoire juive et de l’État d’Israël comme fait historique. Il expose les récits et les historiographies divergentes — israéliennes, palestiniennes, et les débats entre historiens — sans trancher le conflit en cours, dont les enjeux politiques relèvent d’autres cadres. Il ne prend pas position sur les questions contemporaines de politique israélienne ou palestinienne.
1. Les origines
L’attachement à Sion est constant dans la tradition : prières tournées vers Jérusalem, mention du retour dans chaque office, « l’an prochain à Jérusalem », pèlerinages et installations de petits groupes au fil des siècles — Nahmanide en 1267, les disciples du Gaon de Vilna et des maîtres hassidiques à la fin du XVIIIe siècle. Cet attachement était religieux et attendait la délivrance ; il n’était pas un programme politique.
Les précurseurs : Yehouda Alkalaï et Zvi Hirsch Kalischer, rabbins qui proposent au milieu du XIXe siècle de hâter la délivrance par l’installation ; Moses Hess, Rome et Jérusalem (1862), socialiste qui pense le judaïsme comme nation.
Les Amants de Sion, après les pogroms de 1881-1882 : Léon Pinsker, Autoémancipation ; la première aliya (1882-1903) fonde des colonies agricoles, souvent soutenues par Edmond de Rothschild.
Herzl, journaliste viennois, publie L’État des Juifs (1896) après l’affaire Dreyfus, et réunit le premier congrès sioniste à Bâle en 1897. Il cherche une garantie internationale, négocie avec le sultan, le Kaiser, les Britanniques, et envisage un temps l’Ouganda (1903), ce qui divise le mouvement. Il meurt en 1904.
2. Les courants
Courant
Figures
Position
Sionisme politique
Herzl, Nordau
Obtenir d’abord une reconnaissance internationale
Sionisme culturel
Ahad Ha-Am
Un centre spirituel et culturel en terre d’Israël qui régénère la diaspora ; méfiance envers l’État comme but
Sionisme socialiste
Borochov, Gordon, Ben Gourion
Le travail de la terre, le kibboutz, la construction d’une classe ouvrière juive ; courant dominant du Yichouv
Sionisme religieux
Reines (Mizrahi, 1902), A. I. Kook
Le retour comme commandement et, chez Kook, comme commencement de la délivrance
Sionisme révisionniste
Jabotinsky
Un État sur les deux rives du Jourdain, une force militaire juive, la « muraille de fer »
Binationalisme
Buber, Magnes, Brit Shalom
Un État commun aux juifs et aux Arabes ; minoritaire
Les oppositions juives. L’orthodoxie antisioniste — Agoudat Israël à sa fondation (1912), puis Satmar — pour des raisons théologiques ; le Bund, pour qui la question juive se résolvait sur place par le socialisme ; le judaïsme réformé, qui déclarait en 1885 que les juifs n’étaient plus une nation, et qui a révisé cette position en 1937 ; une partie des juifs émancipés d’Europe occidentale, qui craignaient d’être accusés de double allégeance.
3. Le mandat et 1948
La déclaration Balfour (2 novembre 1917) : le gouvernement britannique « envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif », sans qu’il soit porté atteinte aux droits civils et religieux des communautés non juives existantes. La Société des Nations en fait la base du mandat (1922).
Le Yichouv croît par vagues successives d’immigration ; il construit des institutions — l’Agence juive, l’Histadrout, la Haganah, l’université hébraïque (1925), l’hébreu comme langue parlée (voir le module prévu La langue hébraïque). Les tensions avec la population arabe éclatent en 1920, 1921, 1929 — dont le massacre de la communauté juive ancienne d’Hébron —, et lors de la grande révolte arabe de 1936-1939. Le Livre blanc de 1939 limite l’immigration juive au moment où les juifs d’Europe cherchent à fuir.
1947-1949. Le plan de partage de l’ONU (29 novembre 1947) prévoit deux États et un statut international pour Jérusalem ; les dirigeants du Yichouv l’acceptent, les dirigeants arabes le rejettent. La guerre civile puis la guerre avec les États arabes voisins suivent la proclamation de l’État le 14 mai 1948. À l’issue, Israël contrôle un territoire plus étendu que celui prévu par le partage ; la Cisjordanie passe sous contrôle jordanien, Gaza sous contrôle égyptien.
Les réfugiés palestiniens. Environ sept cent mille Palestiniens arabes quittent leurs foyers ou en sont expulsés ; la mémoire palestinienne nomme cet événement la Nakba, « catastrophe ». Les causes ont fait l’objet d’un débat historiographique intense depuis l’ouverture des archives israéliennes dans les années 1980 : les « nouveaux historiens » — Benny Morris notamment — ont documenté des expulsions et des massacres, dont Deir Yassin (avril 1948), à côté de départs liés à la guerre et aux appels de dirigeants arabes ; Morris conclut à une combinaison de causes sans plan général, d’autres historiens, dont Ilan Pappé, soutiennent la thèse d’une expulsion planifiée, que d’autres encore contestent. Le retour n’a pas été permis, et la question des réfugiés reste l’un des points centraux du conflit.
4. L’État
L’immigration : en trois ans, la population juive double, avec l’arrivée des survivants de la Shoah et des juifs des pays arabes (voir Les juifs des pays d’islam). La loi du retour (1950) garantit l’immigration à tout juif.
Les guerres : 1956, 1967 — qui place sous contrôle israélien la Cisjordanie, Jérusalem-Est, Gaza, le Golan et le Sinaï —, 1973, le Liban (1982), les deux intifadas (1987 et 2000), les guerres de Gaza, et le 7 octobre 2023 suivi de la guerre de Gaza, aux pertes humaines considérables.
Les accords : paix avec l’Égypte (1979) et la Jordanie (1994) ; accords d’Oslo (1993-1995), qui n’ont pas abouti à un règlement ; accords d’Abraham (2020).
La société : une démocratie parlementaire sans constitution écrite, avec des lois fondamentales ; une population diverse — juifs d’origines multiples, citoyens arabes (environ un cinquième de la population), druzes, bédouins — et des tensions sur le rôle de la religion (voir Halakha et État).
Les territoires : la question de la Cisjordanie, des implantations et du statut de Jérusalem est au centre du débat international et du débat israélien ; plusieurs résolutions de l’ONU et avis de la Cour internationale de justice ont qualifié les implantations de contraires au droit international, position contestée par les gouvernements israéliens successifs.
La mahloket
Le sionisme est-il un messianisme ?
Il est né comme un mouvement national largement laïque, en rupture avec l’attente passive ; il a été lu par une partie du monde religieux comme un commencement de délivrance, et par une autre comme une transgression des serments. La question posée aux sept voix : quelle signification religieuse donner à ce mouvement ?
Le Beit Midrash classique
La tradition attend un retour que Dieu accomplira par son messie, et elle a posé des bornes : ne pas monter « comme un mur », ne pas calculer les fins. Le retour d’un grand nombre de juifs à la terre est un fait considérable, et les sages en ont pensé la place de manières opposées. Ce qui est certain, c’est que la délivrance, au sens de la tradition, comporte la paix et la connaissance de Dieu, et ce n’est pas encore le cas.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne et le sionisme religieux lisent l’État comme « le commencement de la pousse de notre délivrance », selon la formule de la prière pour l’État. Une partie de ce courant garde ses distances avec la lecture messianique activiste, qui a produit des dérives, et préfère parler d’une responsabilité : un État juif a des devoirs juifs, y compris envers ceux qui ne sont pas juifs.
Monde haredi et litvak
Une grande partie du monde haredi ne reconnaît pas de signification religieuse à l’État ; certains groupes le tiennent pour une violation des serments. On y vit, on y étudie, on participe aux élections pour défendre la Torah. La délivrance viendra quand Dieu la voudra, et les hommes ne la fabriquent pas.
Hassidisme
Le hassidisme est divisé : Habad a soutenu l’État sans l’identifier à la délivrance, Satmar l’a rejeté. Les maîtres ont enseigné que la terre d’Israël est sainte et qu’y vivre est un commandement, mais que la sainteté de la terre ne dépend pas d’un gouvernement. On peut aimer la terre sans sacraliser l’État.
Massorti
Historiquement, le sionisme est un mouvement national moderne, laïque dans sa majorité, qui a emprunté au langage religieux ses images — le retour, la rédemption, la terre promise. Le judaïsme massorti, sioniste, tient que cette ambivalence est constitutive, et qu’il faut refuser à la fois la sacralisation de l’État et la négation de ce qu’il représente pour le peuple juif après la Shoah. Il soutient un débat ouvert sur la justice envers les Palestiniens.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé, antisioniste en 1885, sioniste depuis 1937, soutient l’existence de l’État et une solution qui reconnaisse les droits nationaux des Palestiniens. Il refuse de donner à l’État une signification messianique, et il estime que la critique de ses politiques est un devoir prophétique, compatible avec l’attachement. Ses positions sont elles-mêmes très diverses depuis 2023.
Monde séfarade et mizrahi
Pour les juifs des pays d’islam, le sionisme n’a pas été une idéologie européenne importée : il rejoignait une attente religieuse ancienne, et il a été aussi une réponse aux violences qui ont suivi 1948. Leur arrivée en Israël s’est faite dans des conditions difficiles — camps de transit, discriminations —, et leur place dans le récit national a longtemps été secondaire. Leur sionisme était plus religieux et moins idéologique que celui des fondateurs.
Où en est la discussion
Aucune voix n’identifie simplement l’État à la délivrance. La voix classique rappelle que la délivrance comporte la paix. L’orthodoxie moderne parle d’un commencement et distingue l’activisme messianique. La voix haredi refuse toute signification religieuse. Le hassidisme distingue la terre et l’État. La voix massorti refuse sacralisation et négation, et appelle au débat sur la justice. La voix réformée refuse la lecture messianique et tient la critique pour un devoir. La voix séfarade rappelle un sionisme plus religieux que doctrinal. Justin relève que le premier congrès sioniste s’est tenu à Bâle.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Le programme de Bâle
Master
Histoire contemporaine
12-18 mois
Hypothèse. La formule « foyer garanti par le droit public », préférée à « État », résulte d’un compromis entre courants au congrès de 1897, documenté par les procès-verbaux.
État de la question
Le compromis est connu ; son déroulement mérite une analyse française.
Corpus
Procès-verbaux du premier congrès sioniste ; journal de Herzl ; correspondance de Nordau.
Méthode
Analyse des débats.
Ce qui la réfuterait : Une formulation adoptée sans débat.
H2. Les causes de l’exode palestinien
Doctorat
Histoire contemporaine
4-5 ans
Hypothèse. Les causes de départ varient selon les régions et les phases de la guerre de 1947-1949, et une analyse village par village permet d’en mesurer la distribution.
État de la question
Le débat oppose Morris, Pappé, Karsh et d’autres ; les archives sont en partie accessibles.
Corpus
Archives militaires israéliennes ; archives britanniques et onusiennes ; histoire orale palestinienne ; travaux de Morris et de Khalidi.
Méthode
Analyse régionale et chronologique.
Ce qui la réfuterait : Une cause unique dominante dans toutes les régions.
H3. La révision réformée de 1937
Master
Histoire religieuse
12-18 mois
Hypothèse. La plateforme de Columbus (1937) marque un tournant sioniste du judaïsme réformé américain qui résulte de l’arrivée de rabbins d’Europe orientale et de la montée du nazisme, plus que d’une évolution doctrinale.
État de la question
Le tournant est connu ; ses causes sont discutées.
Corpus
Plateformes de Pittsburgh (1885) et de Columbus (1937) ; débats de la CCAR ; profil des rabbins.
Méthode
Analyse des débats et prosopographie.
Ce qui la réfuterait : Une évolution doctrinale antérieure aux facteurs invoqués.
H4. Le binationalisme
Master
Histoire des idées
12-18 mois
Hypothèse. Le projet binational de Brit Shalom et de Magnes a été plus discuté dans le Yichouv des années 1920-1940 que ne le suggère sa marginalité électorale, ce que montrent la presse et les débats institutionnels.
État de la question
Le mouvement est étudié ; son audience réelle est discutée.
Corpus
Publications de Brit Shalom ; presse hébraïque ; correspondance de Buber et de Magnes ; archives de l’université hébraïque.
Méthode
Analyse de la presse et des débats.
Ce qui la réfuterait : Une audience limitée aux cercles fondateurs.
H5. La formule de la prière pour l’État
Master
Liturgie contemporaine
12-18 mois
Hypothèse. La formule « commencement de la pousse de notre délivrance » de la prière pour l’État de 1948 est absente de nombreuses communautés orthodoxes de diaspora, et sa présence est un indicateur fiable de l’appartenance au sionisme religieux.
État de la question
L’usage est variable ; aucune enquête systématique n’a été publiée.
Corpus
Siddourim et usages synagogaux ; textes de la prière pour l’État et variantes.
Méthode
Enquête sur les usages.
Ce qui la réfuterait : Une présence uniforme indépendante du courant.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Laqueur, Walter. Histoire du sionisme. 2 vol. Paris : Gallimard, 1994.
Shapira, Anita. Israël : histoire d’un État. Paris : Perrin, 2018.
Avineri, Shlomo. The Making of Modern Zionism. 2e éd. New York : Basic Books, 2017.
Études
Morris, Benny. The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited. Cambridge : Cambridge University Press, 2004.
Khalidi, Rashid. L’identité palestinienne. Paris : La Fabrique, 2003.
Ravitzky, Aviezer. Messianism, Zionism, and Jewish Religious Radicalism. Chicago : University of Chicago Press, 1996.
Bensoussan, Georges. Une histoire intellectuelle et politique du sionisme. Paris : Fayard, 2002.