Il existe un second Talmud, composé en terre d’Israël un siècle avant celui de Babylone. Il est plus court, plus abrupt, souvent obscur ; il traite les lois agricoles que l’autre ignore ; il conserve un araméen galiléen et des centaines de mots grecs ; il n’a jamais reçu la page imprimée, les commentaires médiévaux, ni l’autorité du Talmud de Babylone. On l’appelle le Yerouchalmi, bien qu’il ait probablement été achevé à Tibériade et à Césarée. Sa place secondaire est l’un des faits les plus lourds de conséquences de l’histoire juive.
1. Ce que c’est
Le nom. « Talmud de Jérusalem » est un usage médiéval ; les sources anciennes parlent du « Talmud de la terre d’Israël » ou du « Talmud d’Occident ». La ville était interdite aux juifs depuis 135 ; les centres étaient en Galilée et sur la côte.
L’étendue. Il commente 39 traités de la Mishna, dont tout l’ordre des Semences — le seul commentaire ancien des lois agricoles — et une grande partie de l’ordre des Fêtes et des Femmes. Il n’a pas de guemara sur les Puretés, hors Nidda, et il est incomplet pour plusieurs traités. Il est environ trois à quatre fois plus court que le Talmud de Babylone.
La date. La rédaction s’interrompt vers 370-400, probablement sous la pression de l’Empire chrétien : fin du patriarcat en 425, crise économique, départs. Le texte porte les traces d’un achèvement brusque.
Le style. Discussions courtes, transitions rapides, peu d’argumentation anonyme développée — ce qui, par contraste, confirme l’hypothèse du stam babylonien (voir Le Talmud de Babylone). Les récits y sont plus brefs et souvent plus proches des sources palestiniennes.
2. Ce qu’il apporte
Les lois de la terre : prélèvements, dîmes, année sabbatique, interdits agricoles — dossier redevenu pratique avec l’agriculture juive en terre d’Israël au XXe siècle (voir Halakha et État). Les décisionnaires israéliens y recourent constamment.
La langue et la société : l’araméen galiléen, des centaines de mots grecs et latins — magistrats, monnaies, vêtements, institutions — qui documentent la Palestine romaine et byzantine ; les synagogues de Galilée éclairent ses mentions (voir La synagogue).
Les traditions parallèles : de nombreux récits et enseignements existent dans les deux Talmuds sous des formes différentes, ce qui permet d’étudier la transmission et de repérer les développements babyloniens.
Le contexte chrétien : rédigé pendant la christianisation de l’Empire, il contient des polémiques et des allusions que les chercheurs discutent, et son silence sur certains sujets est lui-même interprété.
3. L’éclipse
Les faits. Les Gueonim de Babylonie imposent leur Talmud comme référence dans les communautés de diaspora ; leurs responsa le citent, et ils déclarent que « nous ne nous appuyons pas sur le Talmud de Jérusalem » lorsqu’il contredit le leur. La règle est reprise par Alfassi et par Maïmonide : en cas de contradiction, le Babli l’emporte.
Les explications proposées :
La postériorité : le Talmud de Babylone étant plus tardif, ses auteurs auraient connu le Yerouchalmi et tranché en connaissance de cause — argument classique, contesté par la recherche, qui doute d’une connaissance directe et généralisée.
Le pouvoir des institutions : les académies babyloniennes ont survécu et rayonné du VIIe au XIe siècle, tandis que le centre palestinien déclinait sous domination byzantine puis dans les guerres.
La qualité éditoriale : le Babli, achevé et retravaillé, est plus explicite ; le Yerouchalmi, brut, demande un effort supplémentaire.
La langue : l’araméen galiléen a été moins bien compris et moins bien copié que le babylonien.
Les manuscrits. Un seul manuscrit complet, le Leyde (copié en 1289), base de l’édition de Venise (1523) et de toutes les suivantes ; des fragments de la Genizah, parfois meilleurs ; l’édition de l’Académie de la langue hébraïque (2001), fondée sur Leyde avec un apparat.
Les commentaires. Très peu avant l’époque moderne. Il faut attendre les XVIIe-XVIIIe siècles — le Qorban ha-Éda de David Fränkel, le Pené Moché de Moïse Margolies, puis le Gaon de Vilna, qui corrige le texte —, et le XXe siècle, avec Saul Lieberman, pour que l’étude s’organise.
4. Le retour
L’intérêt pour le Yerouchalmi a nettement augmenté depuis un siècle : besoins de la halakha agricole en Israël, recherche universitaire — Lieberman, Yaacov Sussmann et l’édition critique —, traductions en anglais et en hébreu moderne, cycle d’étude quotidien du Yerouchalmi institué en parallèle du daf yomi. Le Talmud de Jérusalem est aujourd’hui plus étudié qu’il ne l’a été depuis mille ans.
La mahloket
Pourquoi le Yerouchalmi a-t-il été éclipsé ?
Un Talmud plus ancien, produit en terre d’Israël, a été relégué au second rang par un Talmud babylonien plus tardif. Les raisons invoquées sont juridiques, institutionnelles et matérielles. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
La règle reçue est claire : en cas de contradiction, on suit le Talmud de Babylone, parce qu’il est postérieur et que ses maîtres connaissaient les enseignements d’Occident. Cela ne veut pas dire qu’on néglige le Yerouchalmi : on l’étudie, on s’en sert pour ce qu’il est seul à traiter, et les décisionnaires le citent quand rien ne s’y oppose.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne observe que l’argument de la postériorité ne suffit pas : les chercheurs doutent que les Babyloniens aient connu le Yerouchalmi dans sa forme achevée. Ce qui a décidé, ce sont les institutions — les académies de Babylonie ont duré, celles de terre d’Israël ont disparu. La primauté du Babli est un fait historique devenu une règle de droit.
Monde haredi et litvak
On suit les décisionnaires, qui suivent le Babli. Le Yerouchalmi est saint et on l’étudie, en particulier pour les lois de la terre, où il est irremplaçable. Le Gaon de Vilna l’a étudié et corrigé, et les maîtres d’aujourd’hui en Israël y consacrent des cycles entiers. Il n’a jamais été abandonné, il a été moins commenté.
Hassidisme
Le hassidisme observe que le Yerouchalmi est plus bref et plus abrupt : il dit et passe. Certains maîtres y ont vu une parole plus proche de la source, moins travaillée par la dialectique. La tradition dit que le Talmud de Jérusalem sera étudié dans les temps à venir ; ce qui a été éclipsé n’est pas perdu.
Massorti
Historiquement, l’éclipse tient au déclin du centre palestinien sous l’Empire chrétien, au rayonnement des académies babyloniennes et à l’état matériel du texte — un seul manuscrit complet, une langue mal comprise. Le judaïsme massorti souligne que le Yerouchalmi documente une société juive différente, plus urbaine, plus hellénisée, et que sa marginalisation a appauvri l’image du judaïsme ancien.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé relève que le Yerouchalmi montre un judaïsme au contact du monde grec et romain, avec un vocabulaire emprunté et des institutions partagées, et que cette image contredit celle d’une tradition close. Il tient que la redécouverte du Yerouchalmi est un gain pour comprendre la pluralité du judaïsme ancien.
Monde séfarade et mizrahi
Les communautés de terre d’Israël ont longtemps gardé des usages propres, attestés par la Genizah — un cycle triennal de lecture de la Torah, des prières différentes —, jusqu’à ce que le rite babylonien s’impose partout, y compris en Égypte et au Maghreb. L’éclipse du Yerouchalmi fait partie d’un mouvement plus large : la victoire d’un centre sur l’autre, dans le droit comme dans la liturgie.
Où en est la discussion
L’éclipse tient aux institutions autant qu’aux textes. La voix classique rappelle la règle de la postériorité et l’usage maintenu. L’orthodoxie moderne décrit un fait historique devenu règle de droit. La voix haredi corrige : moins commenté, non abandonné. Le hassidisme tient la brièveté pour une proximité avec la source. La voix massorti souligne l’appauvrissement de l’image du judaïsme ancien. La voix réformée retient l’ouverture au monde grec. La voix séfarade inscrit l’éclipse dans la victoire d’un centre, liturgie comprise. Justin reconnaît le même mécanisme dans la formation de ses propres canons.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. La connaissance du Yerouchalmi à Babylone
Doctorat
Talmud
4-5 ans
Hypothèse. Les rédacteurs du Talmud de Babylone n’ont pas connu le Yerouchalmi sous sa forme achevée, et les parallèles s’expliquent par des traditions orales communes.
État de la question
La thèse est défendue par Sussmann et discutée.
Corpus
Passages parallèles des deux Talmuds ; baraitot communes ; formules de transmission.
Méthode
Analyse des divergences et des formules d’introduction.
Ce qui la réfuterait : Des citations littérales du Yerouchalmi dans le Babli.
H2. Le vocabulaire grec
Master
Philologie
12-18 mois
Hypothèse. Les emprunts grecs du Yerouchalmi se concentrent dans les domaines administratif, commercial et vestimentaire, et leur distribution documente l’insertion de la société juive dans la Palestine romaine.
État de la question
Le lexique est établi par Krauss et Lieberman ; l’analyse par domaines reste utile.
Corpus
Lexique gréco-latin du Yerouchalmi ; inscriptions de Palestine ; papyrus.
Méthode
Classement sémantique des emprunts.
Ce qui la réfuterait : Une distribution uniforme sans concentration sectorielle.
H3. Le manuscrit de Leyde
Master
Critique textuelle
12-18 mois
Hypothèse. Les corrections introduites par le copiste et par l’éditeur de Venise dans le manuscrit de Leyde ont produit un texte imprimé sensiblement différent, mesurable sur un traité complet.
État de la question
Les interventions sont connues ; leur mesure systématique reste à faire.
Corpus
Manuscrit de Leyde ; édition de Venise (1523) ; fragments de la Genizah ; édition de l’Académie.
Méthode
Collation complète d’un traité.
Ce qui la réfuterait : Des écarts négligeables.
H4. Le cycle triennal
Master
Liturgie
12-18 mois
Hypothèse. Le cycle triennal palestinien de lecture de la Torah est attesté par la Genizah et disparaît au profit du cycle annuel babylonien selon une chronologie datable par communauté.
État de la question
Le cycle est connu ; sa disparition est mal datée.
Corpus
Fragments de la Genizah ; listes de sections ; piyyoutim liés aux sections ; rituels médiévaux.
Méthode
Datation des attestations par aire.
Ce qui la réfuterait : Une disparition simultanée et générale.
H5. Le Yerouchalmi dans la halakha israélienne
Master
Halakha contemporaine
12-18 mois
Hypothèse. Le recours au Yerouchalmi dans les responsa israéliennes du XXe siècle est significativement plus fréquent que dans les responsa de diaspora, en raison des questions agricoles.
État de la question
L’hypothèse est plausible et non mesurée.
Corpus
Responsa israéliennes et de diaspora ; littérature sur la chemita ; index de citations.
Méthode
Analyse quantitative des citations.
Ce qui la réfuterait : Des fréquences comparables.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Strack, Hermann L., et Günter Stemberger. Introduction au Talmud et au Midrash. Paris : Cerf, 1986.
Sussmann, Yaacov. « Ve-chouv li-Yerouchalmi Neziqin ». Dans Mehqeré Talmud I. Jérusalem : Magnes, 1990 [hébreu].
Lieberman, Saul. Greek in Jewish Palestine. New York : Jewish Theological Seminary, 1942.
Études
Hezser, Catherine, dir. Rabbinic Law in Its Roman and Near Eastern Context. Tübingen : Mohr Siebeck, 2003.
Schäfer, Peter, dir. The Talmud Yerushalmi and Graeco-Roman Culture. 3 vol. Tübingen : Mohr Siebeck, 1998-2002.
Guggenheimer, Heinrich W. The Jerusalem Talmud. Édition et traduction. Berlin : de Gruyter, 2000-2015.
Bokser, Baruch M. « An Annotated Bibliographical Guide to the Study of the Palestinian Talmud ». Dans ANRW II.19.2. Berlin : de Gruyter, 1979.