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IV. Mahshava

De Mendelssohn à Levinas

Qu’est-ce que le judaïsme, quand il n’est plus un statut ?

Quand les juifs deviennent citoyens, une question nouvelle se pose : qu’est-ce que le judaïsme, si ce n’est plus une condition juridique et une communauté autonome ? Une religion ? Une nation ? Une culture ? Une éthique ? Deux siècles de pensée juive répondent, et ne s’accordent pas. Ce module suit cette discussion, de Mendelssohn à Levinas, en passant par ceux qui ont voulu la clore — en réduisant le judaïsme à la raison — et par ceux qui, après 1945, ont dû tout reprendre.

1. Mendelssohn et l’ouverture

Jérusalem (1783) pose les termes : l’État ne doit contraindre aucune conscience ; le judaïsme n’impose pas de croyances mais une législation révélée ; ses vérités sont celles de la raison universelle, ses lois sont propres à Israël (voir Émancipation et Haskala). La formule permet d’être citoyen et juif — au prix d’une définition du judaïsme comme religion, que ses successeurs discuteront.

2. Le judaïsme comme religion de la raison

La critique. Réduire le judaïsme à une éthique universelle revient, selon ses adversaires, à supprimer ce qui le distingue : la Torah, le peuple, la terre, la loi.

3. Rosenzweig, Buber, la pensée du dialogue

Franz Rosenzweig (1886-1929) a failli se convertir au christianisme ; il décide de rester juif après un office de Yom Kippour en 1913. L’Étoile de la rédemption (1921), écrite en partie sur le front, refuse la philosophie totalisante et pense trois éléments — Dieu, le monde, l’homme — reliés par la création, la révélation et la rédemption. Le judaïsme est le feu, le christianisme les rayons : deux voies vers la même fin, position qui a rendu ce livre central dans le dialogue. Il fonde à Francfort une maison d’étude pour adultes et traduit la Bible avec Buber.

Martin Buber (1878-1965) : Je et Tu (1923) oppose la relation « je-tu » à l’expérience « je-cela » ; Dieu est le « Tu éternel ». Il a fait connaître les récits hassidiques, soutenu le binationalisme en Palestine, et refusé la halakha comme loi contraignante, ce que Rosenzweig lui reprochait.

La traduction Buber-Rosenzweig de la Bible en allemand (1925-1961) cherche à restituer l’oralité du texte hébreu et a influencé toute la traduction biblique ultérieure.

4. Autres voies

5. Levinas

Le parcours. Emmanuel Levinas (1906-1995), né à Kaunas, introduit Husserl et Heidegger en France, est prisonnier de guerre pendant que sa famille lituanienne est assassinée, et développe après la guerre une philosophie de l’éthique comme philosophie première.

La thèse. Le visage d’autrui m’oblige avant toute décision : « tu ne tueras pas » se lit sur lui. La responsabilité précède la liberté, et elle est asymétrique — je suis responsable pour l’autre, y compris de sa responsabilité. L’éthique n’est pas une région de la philosophie, elle en est le fondement.

Le judaïsme. Levinas distingue ses écrits philosophiques — Totalité et Infini (1961), Autrement qu’être (1974) — et ses écrits « confessionnels », dont les Lectures talmudiques, données chaque année au Colloque des intellectuels juifs de langue française. Il y montre le Talmud comme une pensée, contre l’image d’un légalisme sans profondeur. Il refuse la théodicée après Auschwitz (voir Penser après la Shoah).

La réception. Son influence dépasse largement le judaïsme : théologie chrétienne, philosophie morale, études sur le soin. Ses critiques lui reprochent une asymétrie intenable et un usage rapide des textes ; ses lecteurs y voient la formulation la plus forte de l’apport juif à la philosophie contemporaine.

6. Aujourd’hui

La pensée juive contemporaine se déploie en plusieurs directions : la théologie féministe (Judith Plaskow, Rachel Adler, Tamar Ross), qui demande ce que devient une tradition dont les textes ont été écrits par des hommes ; la philosophie de la halakha (Moshe Halbertal, Avi Sagi) ; la pensée israélienne, religieuse et laïque ; et la réflexion sur la place du judaïsme dans des sociétés pluralistes.

La mahloket

Le judaïsme est-il une religion de la raison ?

Cohen l’a soutenu, Rosenzweig l’a récusé, Leibowitz a refusé qu’il serve à quoi que ce soit, Levinas l’a déplacé vers l’éthique. La question engage la définition même du judaïsme après l’émancipation. La question posée aux sept voix.

Le Beit Midrash classique

La Torah a été donnée à un peuple, avec des commandements. Ce que la raison comprend, tant mieux ; ce qu’elle ne comprend pas s’accomplit également. Faire du judaïsme une éthique universelle, c’est enlever la Torah, le peuple et la terre pour ne garder qu’une morale — que d’autres revendiquent aussi. La tradition n’a jamais opposé la raison et la loi ; elle a refusé de réduire l’une à l’autre.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne se reconnaît largement en Soloveitchik : l’homme de la halakha n’est pas un légaliste, c’est un esprit qui apporte au monde une loi idéale, comme le savant y apporte une loi physique. Elle tient que la raison a sa place et qu’elle ne fonde pas l’obligation. Et elle relève que Levinas a fait pour le Talmud ce que personne n’avait fait : le rendre lisible comme pensée.

Monde haredi et litvak

On étudie la Torah et on accomplit les commandements. Les philosophes modernes ont écrit des livres pour expliquer à ceux qui ne pratiquaient plus pourquoi ils étaient encore juifs. Nous n’avons pas ce problème. Ce qui fait tenir le judaïsme, c’est l’étude et la pratique, et les générations le montrent.

Hassidisme

Le hassidisme dit que la raison est un vêtement de l’âme, non son fond. Heschel, qui venait d’une dynastie hassidique, a écrit que la sagesse commence par l’étonnement, et que l’homme n’est pas d’abord celui qui pense, mais celui qui est interpellé. C’est notre langage traduit en allemand puis en anglais.

Massorti

Historiquement, la question naît de l’émancipation : il fallait dire ce qu’était le judaïsme dans une société qui ne le définissait plus juridiquement. Le judaïsme massorti tient qu’aucune des réponses uniques ne suffit — ni religion seule, ni nation seule, ni éthique seule — et que la tradition est tout cela ensemble, ce que Kaplan a exprimé en parlant de civilisation.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé est l’héritier direct de Cohen et de Geiger, et il assume l’accent éthique et universaliste. Il a nuancé depuis : le peuple, la terre et le rite ont été réintégrés, parce qu’une éthique sans communauté ne se transmet pas. Il tient que la question de Cohen reste juste même si sa réponse était trop étroite.

Monde séfarade et mizrahi

Levinas était lituanien de formation, et il tenait la culture talmudique lituanienne pour sa source. Mais le monde séfarade a sa propre pensée contemporaine, moins traduite : André Chouraqui, Léon Askénazi — dit Manitou —, et une réflexion issue du judaïsme d’Afrique du Nord qui articule autrement tradition, langue et terre. Elle est trop peu connue hors du monde francophone.

Où en est la discussion

La raison a une place et ne définit pas le judaïsme à elle seule. La voix classique refuse la réduction dans les deux sens. L’orthodoxie moderne, avec Soloveitchik, fait de la halakha un type spirituel. La voix haredi observe à qui s’adressaient ces livres. Le hassidisme reconnaît son langage chez Heschel. La voix massorti refuse toute définition unique. La voix réformée assume l’héritage de Cohen en le nuançant. La voix séfarade rappelle une pensée francophone peu traduite. Justin note que ses Églises libérales ont fait les mêmes constats plus tard.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Cohen et le sionisme

  • Master
  • Histoire des idées
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le refus du sionisme par Hermann Cohen découle de sa conception de la diaspora comme mission et non d’un patriotisme allemand conjoncturel, ce que montre la continuité de sa position avant et pendant la guerre.

État de la question
La question est discutée, notamment depuis sa polémique avec Buber (1916).
Corpus
Religion der Vernunft ; polémique Cohen-Buber ; écrits politiques de Cohen.
Méthode
Analyse chronologique des positions.

Ce qui la réfuterait : Une inflexion corrélée au contexte politique.

H2. La traduction Buber-Rosenzweig

  • Doctorat
  • Traductologie
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les principes de la traduction — restitution des racines, colométrie, oralité — ont influencé les traductions bibliques ultérieures en français et en anglais de manière mesurable.

État de la question
L’influence est affirmée ; sa mesure comparée manque.
Corpus
Die Schrift ; Chouraqui ; Meschonnic ; Alter ; Everett Fox.
Méthode
Comparaison des choix de traduction.

Ce qui la réfuterait : Des principes de traduction indépendants.

H3. Levinas et le Talmud

  • Doctorat
  • Philosophie / études juives
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les Lectures talmudiques s’appuient sur une sélection de passages aggadiques et laissent de côté l’argumentation halakhique, ce qui oriente l’image du Talmud qu’elles transmettent.

État de la question
La critique est formulée ; la démonstration systématique reste à faire.
Corpus
Quatre lectures talmudiques ; Du sacré au saint ; passages talmudiques choisis ; enseignements de Chouchani.
Méthode
Recensement et analyse des passages retenus.

Ce qui la réfuterait : Une présence significative de l’analyse halakhique.

H4. Soloveitchik et le néokantisme

  • Master
  • Philosophie juive
  • 12-18 mois

Hypothèse. La construction de L’homme de la halakha emprunte au néokantisme de Marbourg, où Soloveitchik a fait sa thèse sur Cohen, et cet emprunt est repérable dans sa description de la halakha comme construction idéale.

État de la question
Le lien est connu ; son analyse fine est partielle.
Corpus
Ich ha-halakha ; thèse de Soloveitchik sur Cohen ; textes néokantiens.
Méthode
Comparaison conceptuelle.

Ce qui la réfuterait : Une conceptualisation indépendante du néokantisme.

H5. La théologie féministe juive

  • Master
  • Pensée contemporaine
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les propositions de Plaskow, d’Adler et de Ross divergent sur le statut de la révélation, et cette divergence explique leurs positions distinctes sur la réforme de la halakha.

État de la question
Les positions sont publiées ; leur comparaison systématique reste utile.
Corpus
Plaskow, Standing Again at Sinai ; Adler, Engendering Judaism ; Ross, Expanding the Palace of Torah.
Méthode
Comparaison des présupposés.

Ce qui la réfuterait : Des positions halakhiques indépendantes du statut accordé à la révélation.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Meyer, Michael A. Response to Modernity: A History of the Reform Movement in Judaism. New York : Oxford University Press, 1988.
  • Mendes-Flohr, Paul, et Jehuda Reinharz, dir. The Jew in the Modern World. 3e éd. New York : Oxford University Press, 2011.
  • Morgan, Michael L., et Peter Eli Gordon, dir. The Cambridge Companion to Modern Jewish Philosophy. Cambridge : Cambridge University Press, 2007.

Sources

  • Cohen, Hermann. La religion de la raison tirée des sources du judaïsme. Paris : PUF, 1994.
  • Rosenzweig, Franz. L’Étoile de la rédemption. Paris : Seuil, 2003.
  • Buber, Martin. Je et Tu. Paris : Aubier, 1969.
  • Levinas, Emmanuel. Quatre lectures talmudiques. Paris : Minuit, 1968.
  • Soloveitchik, Joseph B. L’homme de la Halakha. Paris : Éditions de l’Éclat, 2010.

Voir aussi