En trois semaines, le calendrier juif fait passer du jugement au pardon puis à la joie : un nouvel an qui est un tribunal, un jour de jeûne où l’on s’habille de blanc, une fête où l’on quitte sa maison pour une cabane au toit de branchages, et une dernière journée où l’on danse avec les rouleaux de la Torah. Au centre, une formule de trois paragraphes qui annule des vœux, chantée trois fois sur une mélodie célèbre, et que des autorités ont tenté de supprimer pendant mille ans.
1. Le mois d’éloul
La préparation commence un mois avant : le chofar sonné chaque matin, le Psaume 27 récité deux fois par jour, et, selon les rites, les selihot — prières de pardon — récitées de nuit, pendant tout le mois chez les séfarades, à partir de la semaine précédant Roch ha-Chana chez les ashkénazes. La tradition fait du mois l’image du temps où Moïse était sur la montagne pour recevoir les secondes tables.
2. Roch ha-Chana
Dans la Bible. Le texte ne parle pas de nouvel an : Lv 23,24 et Nb 29,1 prescrivent au premier jour du septième mois « un jour de sonnerie », yom terouah, sans en donner le sens. Le nom de Roch ha-Chana apparaît dans la Mishna.
Le jugement. La Mishna fait de ce jour celui où « tous les habitants du monde passent devant lui comme des agneaux » (m. Roch ha-Chana 1,2). Le Talmud précise : trois livres sont ouverts, celui des justes, celui des méchants, celui des intermédiaires, dont le sort est suspendu jusqu’à Yom Kippour (b. Roch ha-Chana 16b).
Le chofar. Cent sonneries au cours de l’office, en trois types — teqia, son long ; chevarim, trois sons brisés ; terouah, neuf sons rapides. La combinaison résulte d’une incertitude talmudique sur ce qu’était la terouah biblique, gémissement ou sanglot, résolue en sonnant toutes les possibilités (b. Roch ha-Chana 34a). Saadia donne dix raisons à la sonnerie ; Maïmonide y voit un appel au réveil.
La liturgie. Trois sections dans la prière supplémentaire : malkhouyot, la royauté ; zikhronot, le souvenir ; chofarot, les sonneries — chacune avec dix versets. Le Ounetané toqef, poème attribué par une légende médiévale à un martyr de Mayence, décrit le jugement : « qui vivra et qui mourra ». La lecture de la Torah porte sur la naissance d’Isaac et sur l’Aqeda (voir L’Aqeda).
Les usages. La pomme dans le miel ; les aliments symboliques, dont les noms font jeu de mots, plus développés dans les rites séfarades ; le tachlikh, où l’on jette symboliquement ses fautes dans une eau courante — usage attesté à partir du XIVe siècle et critiqué par plusieurs autorités comme superstitieux.
3. Les dix jours
Les jours de pénitence entre les deux fêtes. Le jeûne de Guedalia, au lendemain de Roch ha-Chana, commémore l’assassinat du gouverneur de Juda après la chute de Jérusalem (Jr 41). Le chabbat intermédiaire est dit Chouva, d’après la haftara d’Osée : « reviens, Israël ». La règle de Yom Kippour pèse sur ces jours : les fautes envers autrui ne sont pas pardonnées sans qu’on ait demandé pardon à la personne lésée (m. Yoma 8,9).
4. Yom Kippour
Dans la Bible. Lv 16 décrit le rite du Temple : le grand prêtre entre dans le Saint des saints, le bouc pour le Seigneur est sacrifié, le bouc « pour Azazel » est envoyé au désert chargé des fautes. Lv 23,27 prescrit : « vous affligerez vos âmes ».
Les cinq privations : nourriture et boisson, lavage, onction, chaussures de cuir, relations conjugales (m. Yoma 8,1). Vingt-cinq heures environ. Les malades, les enfants et les femmes en couches sont exemptés selon des règles précises.
Les offices. Cinq offices, dont la neïla, la « fermeture des portes », au crépuscule. Au centre du service supplémentaire, l’avoda : la description du rite du grand prêtre, récitée par l’assemblée qui se prosterne — seul moment de l’année où l’on s’agenouille face contre terre dans la plupart des rites ashkénazes. Le livre de Jonas est lu l’après-midi (voir Jonas et Ninive).
La confession. Deux formules alphabétiques, Achamnou et Al het, au pluriel : chacun confesse des fautes qu’il n’a pas commises, parce que la communauté répond pour elle-même.
Le blanc. On porte du blanc, et beaucoup d’hommes revêtent le kittel, vêtement qui servira de linceul.
5. Le Kol Nidré
Le texte. Formule araméenne récitée à l’ouverture de Yom Kippour, avant le coucher du soleil : « tous les vœux, les interdits, les serments… que nous avons voués… sont déliés, annulés, sans valeur ». La formule est dite trois fois, sur une mélodie qui est devenue la plus célèbre de la liturgie.
Les problèmes.
L’opposition des Gueonim. Natronaï et Amram Gaon, au IXe siècle, la déclarent contraire à la loi : on ne délie pas des vœux sans examen par un tribunal. Plusieurs académies babyloniennes ne la récitaient pas.
La correction de Rabbénou Tam. Au XIIe siècle, il modifie le temps du texte : non plus les vœux passés, mais ceux de l’année à venir. La formule devient une déclaration préventive, qui ne prétend pas annuler rétroactivement. Les rites ashkénazes ont adopté cette version ; plusieurs rites séfarades mêlent les deux.
La portée limitée. Tous les décisionnaires précisent que la formule ne concerne que les vœux d’un homme envers lui-même, jamais les engagements envers autrui, ni les serments en justice.
L’usage polémique. À partir du Moyen Âge, et surtout à l’époque moderne, la formule a été présentée par des adversaires du judaïsme comme la preuve que la parole d’un juif ne vaut rien. Elle a fondé, dans plusieurs pays, le serment more judaico — une formule humiliante imposée aux juifs en justice, maintenue en Prusse jusqu’en 1869 et en Roumanie jusqu’au début du XXe siècle.
La réaction interne. Le judaïsme réformé allemand l’a supprimée au XIXe siècle, pour cette raison notamment ; la conférence de Brunswick (1844) s’est prononcée contre. La pression des fidèles, attachés à la mélodie, l’a fait réintroduire dans de nombreuses communautés, parfois sans texte, ou avec un texte modifié.
Une explication historique. On a proposé de rattacher la formule aux conversions forcées — permettre aux convertis contraints de rentrer dans la communauté —, notamment en Espagne wisigothique. L’hypothèse est séduisante et elle est chronologiquement fragile, puisque les Gueonim connaissent déjà le texte. Elle circule néanmoins largement.
6. Souccot et la fin des fêtes
La cabane. Sept jours dans une souca (Lv 23,42-43), « afin que vos générations sachent que j’ai fait habiter les fils d’Israël dans des cabanes ». Le toit doit laisser voir les étoiles ; les règles de dimensions et de matériaux occupent un traité entier. On y mange ; certains y dorment.
Les quatre espèces. Cédrat, branche de palmier, myrte, saule (Lv 23,40), agitées dans les six directions. Le midrash les lit comme quatre types d’hommes — avec ou sans goût, avec ou sans parfum — qui doivent être liés ensemble (Vayiqra Rabba 30,12).
Le Temple. La libation de l’eau et la « joie de la maison du puisage », dont la Mishna dit que « celui qui ne l’a pas vue n’a jamais vu de joie de sa vie » (m. Souka 5,1) : des flambeaux dans la cour, des sages qui dansent en jonglant.
Qohelet est lu pendant la fête dans les rites ashkénazes (voir Qohelet).
Hochaana Rabba, le septième jour, avec les processions et le battement des saules ; Chemini Atséret, huitième jour distinct, avec la prière pour la pluie ; Simhat Torah, où l’on achève et recommence la lecture de la Torah, en dansant avec les rouleaux — fête d’origine médiévale, qui n’apparaît ni dans la Bible ni dans le Talmud.
Les nations. Les soixante-dix taureaux offerts pendant la fête sont lus comme correspondant aux soixante-dix nations (b. Souka 55b), et Za 14 annonce que les nations monteront à Jérusalem pour Souccot. C’est la fête à portée universelle du calendrier.
La mahloket
Le Kol Nidré doit-il être dit ?
Les Gueonim l’ont jugé contraire à la loi ; Rabbénou Tam en a changé le temps ; des adversaires en ont fait l’instrument d’une humiliation judiciaire ; la réforme l’a supprimé puis réintroduit. Et c’est le moment le plus fréquenté de l’année. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
La formule est reçue, et les décisionnaires en ont réglé la portée : elle ne concerne que les vœux d’un homme envers lui-même, jamais un engagement envers autrui ni un serment en justice. La correction de Rabbénou Tam l’a rendue conforme au droit. Ce qui a été dit contre elle par des adversaires reposait sur une ignorance, parfois délibérée, de cette limite.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne relève que la formule a été critiquée d’abord de l’intérieur, par les Gueonim, pour des raisons juridiques, et que la tradition a répondu par une correction juridique. Cela montre que le texte n’a jamais été accepté sans examen. Quant à sa force, elle tient à ce qu’elle ouvre le jour : on commence par se délier de ce qu’on n’a pas su tenir envers soi-même.
Monde haredi et litvak
On la dit, avec la version reçue dans chaque rite, et l’on sait ce qu’elle signifie. Les commentaires l’expliquent, et les enfants apprennent qu’elle ne touche pas aux engagements envers les autres. Il n’y a pas de raison de modifier ce que les générations ont dit, et encore moins parce que d’autres l’ont mal compris.
Hassidisme
Le hassidisme entend dans le Kol Nidré la délivrance des liens qu’on s’est imposés — les vœux, les résolutions, les promesses faites à soi-même et devenues des chaînes. On commence le jour le plus saint en se déliant, parce qu’on ne peut pas revenir vers Dieu chargé de serments impossibles. La mélodie dit ce que le texte ne dit pas.
Massorti
Historiquement, la formule a une histoire complexe : contestée par les Gueonim, corrigée par Rabbénou Tam, exploitée par l’antijudaïsme. L’hypothèse qui la rattache aux conversions forcées est fragile chronologiquement, et il faut le dire même si elle est belle. Le judaïsme massorti maintient la formule et considère que son histoire, y compris l’usage hostile, fait partie de ce qu’on doit enseigner.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé l’a supprimée au XIXe siècle, en partie pour répondre aux accusations. Ses fidèles l’ont réclamée, et elle est revenue, souvent chantée, parfois avec un texte modifié. Le mouvement en tire une leçon : une liturgie ne se réforme pas contre l’attachement de ceux qui la prient, et la mélodie peut porter ce que le texte ne dit plus.
Monde séfarade et mizrahi
Les rites séfarades récitent souvent une formule qui mêle les deux temps — le passé et l’avenir —, et plusieurs décisionnaires ont discuté la légitimité de ce mélange. La mélodie séfarade est différente, et moins connue hors des communautés. Le point commun avec l’Ashkenaz est essentiel : aucun rite ne l’a jamais comprise comme une annulation des engagements envers autrui.
Où en est la discussion
La formule est maintenue par presque tous, avec une limite commune. La voix classique rappelle sa portée restreinte aux vœux envers soi-même. L’orthodoxie moderne souligne la critique et la correction internes. La voix haredi refuse de modifier ce qui a été reçu. Le hassidisme y entend une délivrance des liens qu’on s’est imposés. La voix massorti maintient la formule et écarte une explication historique fragile. La voix réformée décrit sa suppression puis son retour. La voix séfarade rappelle la limite commune à tous les rites. Justin reconnaît le serment more judaico comme une faute de sa tradition.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Le Kol Nidré chez les Gueonim
Master
Liturgie / histoire
12-18 mois
Hypothèse. L’opposition des Gueonim au Kol Nidré vise un usage déjà répandu dans les communautés, ce qui situe l’origine de la formule avant le IXe siècle et hors de tout contexte de conversion forcée.
État de la question
L’antériorité est admise ; l’hypothèse wisigothique continue de circuler.
Corpus
Responsa de Natronaï et d’Amram ; Seder Rav Amram ; Rabbénou Tam, Sefer ha-Yachar ; fragments de la Genizah.
Méthode
Dater les attestations et analyser les critiques.
Ce qui la réfuterait : Une attestation liant la formule aux convertis contraints avant le IXe siècle.
H2. Le serment more judaico
Doctorat
Histoire du droit
3-4 ans
Hypothèse. La justification du serment spécial imposé aux juifs par le Kol Nidré n’apparaît qu’à partir du XVIe siècle, les formes médiévales reposant sur d’autres arguments.
État de la question
Le serment est étudié ; la chronologie de sa justification par le Kol Nidré l’est moins.
Corpus
Formules de serment médiévales et modernes ; Miroir des Saxons ; législation prussienne ; polémiques d’Eisenmenger.
Méthode
Dater l’apparition de l’argument dans les sources.
Ce qui la réfuterait : Une invocation du Kol Nidré dans des formules médiévales.
H3. La terouah et l’incertitude
Master
Liturgie
12-18 mois
Hypothèse. Le système des cent sonneries résulte de la résolution talmudique d’une incertitude sur la nature de la terouah, et les rites ont fixé des ordres divergents selon des chronologies repérables.
État de la question
L’origine talmudique est claire ; l’histoire des ordres rituels l’est moins.
Corpus
b. Roch ha-Chana 33b-34a ; ordres rituels ashkénazes, séfarades et yéménites ; responsa géoniques.
Méthode
Comparer les ordres par rite et par date.
Ce qui la réfuterait : Un ordre identique dans tous les rites dès les premières attestations.
H4. Le Ounetané toqef
Master
Poésie liturgique
12-18 mois
Hypothèse. Le poème est antérieur à la légende de R. Amnon de Mayence qui lui est associée, ce qu’indiquent des fragments de la Genizah d’origine palestinienne.
État de la question
La découverte de fragments anciens a remis en cause la légende ; la datation fine est discutée.
Corpus
Fragments de la Genizah ; Or Zaroua ; poésie liturgique palestinienne ancienne ; mahzorim ashkénazes.
Méthode
Analyse des fragments et de leur langue.
Ce qui la réfuterait : Une absence de témoin antérieur au XIIIe siècle.
H5. Simhat Torah
Master
Histoire liturgique
12-18 mois
Hypothèse. La fête de Simhat Torah se constitue entre le Xe et le XIVe siècle par la réunion de plusieurs usages distincts, et sa forme actuelle — les processions avec tous les rouleaux — est postérieure.
État de la question
L’origine médiévale est admise ; les étapes sont mal documentées.
Corpus
Absence dans les sources talmudiques ; mentions géoniques ; Mahzor Vitry ; livres de coutumes ; Moïse Isserles.
Méthode
Dater chaque élément de l’usage.
Ce qui la réfuterait : Une attestation de la forme complète avant le XIVe siècle.
Bibliographie sélective
Études
Agnon, S. Y. Les jours redoutables. Paris : Albin Michel, 1990.