Aller au contenu principal

VII. Rencontres et polémiques

La censure des livres juifs

Brûler, expurger, se taire : un texte modifié de l’intérieur

Dans l’édition de Bâle du Talmud, en 1578-1581, un censeur a remplacé « goy » par « Égyptien », « Cananéen » ou « idolâtre », supprimé tout le traité Avoda Zara, et effacé les passages où l’on pouvait lire une allusion à Jésus. Les éditions suivantes ont reproduit ces corrections, et les juifs eux-mêmes les ont intégrées, par prudence. Pendant quatre siècles, on a étudié un Talmud expurgé sans toujours savoir qu’il l’était. La censure n’a pas seulement supprimé : elle a modifié la tradition de l’intérieur.

1. Brûler

Paris, 1242. Après le procès du Talmud (1240), des charrettes de manuscrits sont brûlées en place de Grève. Les estimations des chroniqueurs parlent de vingt-quatre charrettes. Meïr de Rothenbourg compose une élégie sur cet événement, récitée au 9 av dans le rite ashkénaze.

Les autres crémations. Plusieurs autres suivent en France au XIIIe siècle ; en Italie, la bulle de 1553 déclenche des crémations à Rome, le jour du Nouvel an juif, puis à Venise et dans d’autres villes. Les imprimeurs vénitiens perdent des stocks considérables.

Les conséquences. Il ne subsiste qu’un seul manuscrit complet du Talmud de Babylone, le manuscrit de Munich, copié en 1342. Les éditions reposent sur des manuscrits partiels et sur des fragments de la Genizah. La crémation a donc produit une rareté documentaire dont la recherche mesure encore les effets.

2. Expurger

La politique. Après 1553, la politique romaine change : plutôt que de brûler, on autorise l’impression sous condition d’expurgation. L’Index de 1564 autorise le Talmud s’il paraît sans le nom de Talmud et sans les passages jugés injurieux. Les censeurs sont souvent des juifs convertis, compétents en hébreu.

Les procédés.

Les manuscrits. Les censeurs ont aussi travaillé sur les livres manuscrits des communautés, en particulier en Italie : les livres portent leurs signatures et leurs dates, qui sont aujourd’hui des sources précieuses pour l’histoire des bibliothèques juives.

3. L’autocensure

La décision de 1631. Une assemblée rabbinique réunie en Pologne décide que les passages sensibles seront omis des éditions et remplacés par des cercles, et qu’on enseignera leur contenu oralement. La prudence devient un procédé de transmission.

Les recueils des passages supprimés. Des listes circulent en manuscrit puis en imprimé — le Hesronot ha-Chass, « les manques du Talmud » —, qui permettent de rétablir les textes. On connaît donc les passages ; mais ils ne figurent pas dans le texte courant.

Les effets durables. L’édition de Vilna (1880-1886), devenue le Talmud standard, reproduit un grand nombre de corrections dues à la censure russe. Les maîtres ont souvent ignoré la version non censurée des passages, et des discussions entières se sont construites sur un texte modifié.

4. Les autres censures

5. Le rétablissement

Les éditions critiques. Raphaël Rabbinovicz, avec les Diqdouqé Soferim (1867-1897), a relevé les variantes des manuscrits pour une grande partie du Talmud, rendant visibles les interventions de la censure.

Les éditions récentes. Plusieurs éditions contemporaines — Steinsaltz, Koren, et des éditions scientifiques israéliennes — rétablissent le texte non censuré, ou le signalent en note. La base de données des manuscrits talmudiques (projet Friedberg, Lieberman Institute) permet désormais de consulter la plupart des témoins.

La question des passages. Le rétablissement pose une question qui n’est pas seulement philologique : certains passages contiennent des propos hostiles au christianisme ou aux non-juifs, et ils ont été, dans l’histoire, cités pour attiser la haine. Les rétablir, c’est restaurer le texte ; c’est aussi rendre disponibles des citations. Les éditeurs ont traité la question de manières différentes.

Les usages polémiques contemporains. Des sites antisémites diffusent des extraits du Talmud — souvent faux, tronqués ou mal traduits — hérités d’Eisenmenger et de ses successeurs. Le rétablissement du texte exact, avec son contexte, est aussi une réponse à cette diffusion.

La mahloket

Faut-il rétablir les passages censurés ?

Les passages sont connus et ils ont été transmis oralement ou dans des listes ; les éditions récentes les rétablissent ; certains contiennent des propos durs, dont l’histoire montre qu’ils ont été retournés contre les juifs. La question posée aux sept voix.

Le Beit Midrash classique

Un texte est un texte, et l’on transmet ce que les sages ont dit, sans ajout ni retrait. La censure a été une violence faite de l’extérieur ; ceux qui ont remplacé les passages par des cercles l’ont fait par nécessité, et ils les ont transmis oralement pour qu’ils ne se perdent pas. Les rétablir, c’est achever ce qu’ils ont préservé. Quant à l’interprétation, elle appartient à ceux qui étudient avec les commentateurs.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne soutient les éditions qui rétablissent le texte et en indiquent l’histoire. Elle relève un effet important : beaucoup de mots de l’édition courante ne sont pas ceux des sages, et des interprétations halakhiques se sont appuyées sur des termes substitués par un censeur. Le rétablissement n’est donc pas seulement une question de fidélité, c’est une question de droit.

Monde haredi et litvak

Les passages se transmettent comme ils se sont toujours transmis, dans l’étude, avec un maître. Les imprimer largement, avec des traductions, c’est les livrer à ceux qui les cherchent pour nuire, et l’histoire montre qu’ils existent. La prudence des générations passées avait des raisons, et elles ne sont pas toutes caduques.

Hassidisme

Le hassidisme observe que les passages durs visent des situations anciennes, des persécuteurs et des idolâtres, et que les maîtres ont enseigné à les lire comme une description du mal plutôt qu’une désignation de personnes. Le Talmud contient aussi l’affirmation que les justes des nations ont part au monde à venir. Rétablir, c’est aussi rétablir cet équilibre, que la censure avait paradoxalement brouillé en retirant des contextes.

Massorti

Historiquement, la censure a produit un texte hybride qui a été étudié pendant des siècles comme s’il était authentique. Le judaïsme massorti soutient la philologie critique et le rétablissement, avec un appareil qui expose l’histoire du texte — ce qui a été supprimé, par qui, quand. C’est ce que font les éditions scientifiques, et c’est la meilleure réponse aux citations tronquées qui circulent.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé tient que la vérité textuelle prime, et que les passages durs doivent être expliqués, non cachés. Il rappelle que le christianisme a ses propres textes durs sur les juifs — dans le Nouveau Testament et chez les Pères —, et que le dialogue sérieux suppose que chacun expose les siens. Rétablir le texte, c’est accepter d’être lu honnêtement.

Monde séfarade et mizrahi

Les communautés séfarades, qui ont étudié des éditions souvent moins touchées que celles de l’Europe centrale, ont gardé des leçons différentes pour plusieurs passages. Les imprimeries de Livourne et de Salonique ont produit des textes plus proches des manuscrits sur certains points. La comparaison entre éditions séfarades et ashkénazes est un instrument de reconstitution, et elle est encore insuffisamment exploitée.

Où en est la discussion

Toutes les voix veulent le texte, et elles divergent sur la manière de le transmettre. La voix classique voit dans le rétablissement l’achèvement d’une préservation. L’orthodoxie moderne souligne les effets juridiques des substitutions. La voix haredi préfère la transmission dans l’étude, par prudence. Le hassidisme tient que la censure a brouillé l’équilibre des textes. La voix massorti défend l’appareil critique. La voix réformée demande que chacun expose ses textes durs. La voix séfarade rappelle l’apport des éditions moins censurées. Justin reconnaît que l’histoire de cette censure appartient à la sienne.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Les substitutions lexicales

  • Doctorat
  • Philologie talmudique
  • 4-5 ans

Hypothèse. La distribution des termes goy, akoum et kouti dans l’édition de Vilna résulte principalement de la censure et non de la variation manuscrite, ce qui est mesurable sur un traité complet.

État de la question
Le phénomène est connu ; sa mesure systématique reste partielle.
Corpus
Édition de Vilna ; manuscrit de Munich 95 ; fragments de la Genizah ; Diqdouqé Soferim.
Méthode
Comparaison quantitative des occurrences.

Ce qui la réfuterait : Une distribution identique dans les manuscrits non censurés.

H2. Les censeurs italiens

  • Master
  • Histoire du livre
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les signatures de censeurs sur les livres hébreux d’Italie permettent de reconstituer la composition des bibliothèques communautaires aux XVIe-XVIIe siècles.

État de la question
Les signatures sont relevées dans plusieurs fonds ; une synthèse manque.
Corpus
Livres hébreux censurés des bibliothèques italiennes, de la Bodléienne et de la Bibliothèque nationale d’Israël.
Méthode
Recensement et analyse des signatures.

Ce qui la réfuterait : Des signatures trop lacunaires pour une reconstitution.

H3. La décision de 1631

  • Master
  • Histoire juive moderne
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le texte attribué à l’assemblée rabbinique de 1631 est authentique et il a été appliqué dans les éditions polonaises des décennies suivantes.

État de la question
L’authenticité du document est discutée.
Corpus
Texte de la décision ; éditions de Cracovie et de Lublin ; sources sur le Conseil des Quatre Pays.
Méthode
Critique externe du document et vérification dans les éditions.

Ce qui la réfuterait : Des éditions polonaises postérieures sans cercles de substitution.

H4. Montpellier 1232

  • Doctorat
  • Histoire médiévale
  • 3-4 ans

Hypothèse. La crémation des livres de Maïmonide à Montpellier a été opérée par les autorités ecclésiastiques à l’instigation d’adversaires juifs, et le lien établi avec la crémation du Talmud de 1242 est une construction rétrospective des maïmonidiens.

État de la question
Les sources sont peu nombreuses et tardives ; les deux points sont débattus.
Corpus
Lettres de la controverse maïmonidienne ; Hillel de Vérone ; chroniques ; sources dominicaines.
Méthode
Critique des sources et datation des récits.

Ce qui la réfuterait : Une source contemporaine établissant le lien causal.

H5. Les faux extraits en ligne

  • Master
  • Histoire de l’antisémitisme
  • 12-18 mois

Hypothèse. Une majorité des « citations du Talmud » diffusées par des sites antisémites contemporains dérivent d’Eisenmenger ou de Rohling et sont fausses, tronquées ou mal traduites.

État de la question
Des vérifications ponctuelles existent ; une étude systématique manque.
Corpus
Corpus de citations diffusées en ligne ; Eisenmenger ; Rohling, Der Talmudjude ; textes talmudiques.
Méthode
Vérification systématique de chaque citation.

Ce qui la réfuterait : Une majorité de citations exactes et contextualisées.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Popper, William. The Censorship of Hebrew Books. New York : Knickerbocker, 1899.
  • Raz-Krakotzkin, Amnon. The Censor, the Editor, and the Text. Philadelphie : University of Pennsylvania Press, 2007.
  • Rabbinovicz, Raphaël. Diqdouqé Soferim. 15 vol. Munich, 1867-1897.

Études

  • Friedman, John, Jean Connell Hoff et Robert Chazan. The Trial of the Talmud, Paris, 1240. Toronto : PIMS, 2012.
  • Schäfer, Peter. Jésus dans le Talmud. Paris : Cerf, 2007.
  • Heller, Marvin J. The Printing of the Talmud. New York : Im Hasefer, 1992.
  • Rose, Jonathan, dir. The Holocaust and the Book. Amherst : University of Massachusetts Press, 2001.

Voir aussi