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VI. Histoire

Les judaïsmes contemporains

D’où viennent les sept voix de ce site

Tout au long de ce site, sept voix prennent la parole dans chaque controverse : la voix classique, l’orthodoxie moderne, le monde haredi, le hassidisme, le judaïsme massorti, le judaïsme réformé, la tradition séfarade. Ce module explique d’où elles viennent, ce qu’elles pensent, combien elles représentent, et ce qui les sépare. Il montre aussi ce que ce dispositif laisse de côté : les juifs sans affiliation, qui sont dans plusieurs pays la majorité.

Sur les sept voix de ce site Le dispositif de la mahloket à sept voix est une convention pédagogique : il permet d’exposer des positions réelles, mais il simplifie des courants internes très divers et place sur un même plan des traditions de nature différente — la voix séfarade n’est pas un courant au même titre que les autres, mais une tradition qui traverse plusieurs d’entre eux. Ce module rend compte de cette simplification. Les chiffres cités sont des ordres de grandeur tirés d’enquêtes publiées, qui varient selon les définitions retenues.

1. L’orthodoxie

Le mot. « Orthodoxe » est un terme d’abord employé par les réformateurs pour désigner leurs adversaires, puis adopté par eux. L’orthodoxie se définit par l’acceptation de l’origine divine de la Torah écrite et orale et par l’autorité de la halakha telle que transmise par les décisionnaires.

L’orthodoxie moderne, héritière de Hirsch et, aux États-Unis, de Joseph B. Soloveitchik et de la Yeshiva University : pleine observance et pleine participation à la société, études profanes, sionisme religieux pour la plupart. Les débats internes portent sur la place des femmes — enseignement du Talmud, fonctions de conseil halakhique, titres —, sur l’accueil des personnes homosexuelles, sur la critique biblique. Une partie s’est rapprochée des haredim, une autre, souvent dite « ouverte », s’en est éloignée.

Le sionisme religieux en Israël forme un monde propre, avec ses écoles, ses yeshivot hesder qui combinent étude et service militaire, et une aile nationaliste qui a joué un rôle important dans le mouvement des implantations.

2. Le monde haredi

Le mot. Haredi, « qui tremble » (Is 66,5), désigne les courants qui refusent l’accommodement avec la modernité. Le terme « ultra-orthodoxe » est employé par l’extérieur et récusé par beaucoup de ceux qu’il désigne.

Les composantes : le monde « lituanien », centré sur les yeshivot ; les cours hassidiques ; le monde haredi séfarade, dont le parti Chass est l’expression politique en Israël.

La croissance. Le monde haredi a connu depuis 1950 une croissance démographique très forte, avec des taux de fécondité élevés. En Israël, il représente environ 13 à 14 % de la population en 2023 selon les enquêtes de l’Israel Democracy Institute, avec des projections nettement supérieures pour les décennies suivantes. Les enjeux du service militaire, de l’emploi et de l’éducation font de cette croissance l’une des questions centrales du pays.

La société de l’étude. Menahem Friedman a décrit une société où une grande partie des hommes étudient à plein temps, soutenus par leurs épouses et par des aides publiques — modèle historiquement inédit, qui n’existait pas en Europe orientale avant-guerre à cette échelle.

3. Le judaïsme massorti

L’origine : l’école historique de Frankel à Breslau, puis Solomon Schechter et le Jewish Theological Seminary à New York au début du XXe siècle. Aux États-Unis, il prend le nom de Conservative Judaism, ailleurs celui de Massorti, « traditionnel ».

La position : la halakha oblige, mais elle a une histoire, et elle évolue par ses propres instances — le Comité de loi juive rend des décisions, souvent accompagnées d’avis minoritaires. Les décisions marquantes : l’usage de l’électricité et du trajet en voiture le chabbat (1950), l’ordination des femmes (1985), l’ordination des personnes homosexuelles et les unions (2006, avec des positions divergentes laissées au choix).

La situation. Majoritaire parmi les juifs affiliés américains au milieu du XXe siècle, il a nettement reculé depuis, selon les enquêtes du Pew Research Center. Il est présent en Israël et en Europe, mais minoritaire.

4. Le judaïsme réformé

L’origine : l’Allemagne du début du XIXe siècle, puis les États-Unis, où Isaac Mayer Wise organise le mouvement ; la plateforme de Pittsburgh (1885) définit le judaïsme comme une religion éthique et universelle, rejette les lois alimentaires et le retour à Sion. Les plateformes ultérieures — Columbus (1937), San Francisco (1976), Pittsburgh (1999) — réintroduisent progressivement le sionisme, les rites et l’hébreu.

La position : l’autonomie de la conscience informée, la révélation progressive, l’éthique prophétique. Décisions marquantes : ordination des femmes (Sally Priesand, 1972), filiation patrilinéaire (1983), célébration des mariages homosexuels.

La situation : le plus important des courants affiliés aux États-Unis, présent en Europe — en France sous le nom de judaïsme libéral —, minoritaire en Israël, où ses rabbins et ses mariages ne sont pas reconnus par l’État.

5. Les autres

6. Les juifs sans affiliation

Aux États-Unis, selon l’enquête du Pew Research Center de 2020, environ un tiers des adultes juifs ne s’identifient à aucun courant, et la proportion des « juifs sans religion » augmente dans les générations jeunes. En Israël, environ 40 à 45 % des juifs se définissent comme hilonim, laïques. En Europe, la majorité des juifs ne sont pas membres d’une communauté religieuse. Le dispositif des sept voix de ce site ne les représente pas directement, bien que leurs positions apparaissent souvent à travers la voix réformée ou dans les synthèses.

La mahloket

Existe-t-il un judaïsme sans halakha ?

Pour les uns, la halakha définit le judaïsme ; pour d’autres, elle en est une expression parmi d’autres ; pour une large part des juifs, elle n’est pas une référence de vie. La question, posée à des courants qui ne s’accordent ni sur les réponses ni sur les critères, est la plus sensible de ce site. La question posée aux sept voix.

Le Beit Midrash classique

Le judaïsme est la Torah, écrite et orale, et la halakha est la manière dont on la vit. Un juif qui ne l’observe pas reste juif — la règle est claire, « un Israélite qui a péché reste un Israélite ». Mais un judaïsme qui ne reconnaît pas l’autorité de la halakha n’est plus la tradition reçue : c’est autre chose, qui en porte le nom et une partie des formes.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne tient que la halakha est le cœur du judaïsme, et que les juifs non observants sont pleinement juifs et doivent être accueillis. Elle s’inquiète de la division entre courants qui ne reconnaissent pas les conversions et les mariages les uns des autres, parce qu’elle menace l’unité du peuple dans les générations futures. La question n’est pas théorique : elle se pose à chaque mariage.

Monde haredi et litvak

Sans halakha, il n’y a pas de judaïsme qui dure : les courants qui l’ont abandonnée perdent leurs enfants en deux ou trois générations, et les chiffres le montrent. Nous ne jugeons pas les personnes, qui sont nos frères ; nous jugeons les systèmes. La Torah a tenu trois mille ans parce qu’on l’a pratiquée, non parce qu’on l’a admirée.

Hassidisme

Le hassidisme enseigne qu’il n’y a pas de juif sans étincelle, et que l’étincelle cherche son chemin. Habad a bâti tout son effort sur cette conviction : aller vers chaque juif, là où il est, et lui proposer un commandement, un seul. La halakha est le chemin ; celui qui n’y marche pas encore n’est pas hors du peuple.

Massorti

Historiquement, le judaïsme a toujours comporté des formes plus ou moins normatives, et la halakha elle-même a évolué. Le judaïsme massorti tient qu’un judaïsme sérieux doit rester en dialogue avec la halakha — l’étudier, s’y confronter, la faire évoluer —, sans nécessairement l’accepter dans toutes ses décisions reçues. C’est une position du milieu, et elle en a les fragilités.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé répond oui : un judaïsme fondé sur l’éthique, l’étude, la mémoire et la communauté, qui s’inspire de la halakha sans s’y soumettre, est un judaïsme authentique. Il relève que la majorité des juifs du monde ne vivent pas selon la halakha, et qu’un judaïsme qui les exclurait de sa définition serait une minorité parlant au nom de tous.

Monde séfarade et mizrahi

Le monde séfarade n’a jamais connu la division en courants comme l’Europe : une synagogue accueillait l’observant et celui qui ne l’était pas, et le rabbin ne demandait pas à chacun ce qu’il faisait chez lui. Cette tradition d’inclusion sans réforme — observer ce qu’on peut, reconnaître l’autorité sans tout pratiquer — se retrouve chez les masortim israéliens. Elle montre qu’entre l’orthodoxie et la réforme, un autre modèle a existé.

Où en est la discussion

La question divise sur les critères autant que sur les réponses. La voix classique distingue l’appartenance de la personne et la légitimité du système. L’orthodoxie moderne tient la halakha au cœur et s’inquiète de l’unité du peuple. La voix haredi invoque la durée et la démographie. Le hassidisme propose une pédagogie de l’entrée. La voix massorti défend un dialogue avec la halakha et en reconnaît les fragilités. La voix réformée répond oui et rappelle la majorité non observante. La voix séfarade décrit un modèle d’inclusion sans réforme. Justin reconnaît dans cette question celle que posent les Églises à leurs fidèles non pratiquants.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Les trajectoires générationnelles

  • Doctorat
  • Sociologie religieuse
  • 3-4 ans

Hypothèse. La rétention des enfants dans le courant de leurs parents diffère significativement entre courants américains, et l’écart est principalement expliqué par l’éducation juive à plein temps plutôt que par le courant lui-même.

État de la question
Les données Pew permettent ce test ; l’analyse multivariée reste à conduire.
Corpus
Enquêtes Pew 2013 et 2020 ; NJPS 1990 et 2000-2001 ; données sur les écoles juives.
Méthode
Analyse multivariée.

Ce qui la réfuterait : Un effet du courant persistant après contrôle de l’éducation.

H2. Les masortim israéliens

  • Master
  • Sociologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’identification comme masorti en Israël est corrélée à l’origine séfarade et orientale indépendamment du niveau d’éducation et de revenu.

État de la question
La corrélation est connue ; son analyse fine est partielle.
Corpus
Enquêtes du Bureau central de statistiques et de l’Israel Democracy Institute ; travaux de Yadgar.
Méthode
Analyse des données d’enquête.

Ce qui la réfuterait : Une disparition de la corrélation après contrôle.

H3. La société de l’étude

  • Doctorat
  • Histoire sociale
  • 3-4 ans

Hypothèse. La proportion d’hommes haredim étudiant à plein temps après le mariage est sans précédent dans l’Europe orientale d’avant-guerre, et sa formation après 1950 dépend de dispositifs publics identifiables.

État de la question
La thèse de Friedman est admise ; sa quantification historique est discutée.
Corpus
Données démographiques des yeshivot ; statistiques de l’emploi ; sources sur les yeshivot lituaniennes avant 1939.
Méthode
Comparaison historique des effectifs.

Ce qui la réfuterait : Des proportions comparables avant 1939.

H4. Les plateformes réformées

  • Master
  • Histoire religieuse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les quatre plateformes réformées américaines montrent une réintroduction progressive des éléments rejetés en 1885, mesurable par leur vocabulaire rituel et national.

État de la question
L’évolution est connue ; la mesure lexicale n’a pas été publiée.
Corpus
Plateformes de Pittsburgh (1885), Columbus (1937), San Francisco (1976), Pittsburgh (1999).
Méthode
Analyse lexicale comparée.

Ce qui la réfuterait : Une stabilité du vocabulaire entre les plateformes.

H5. Les sept voix de ce site

  • Master
  • Didactique
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le dispositif des sept voix surreprésente les positions affiliées par rapport à la population juive réelle, et une voix « laïque » modifierait significativement les synthèses sur une partie identifiable des controverses.

État de la question
L’hypothèse porte sur le site lui-même ; elle est proposée comme exercice critique.
Corpus
Les mahlokot du site ; données démographiques sur les affiliations.
Méthode
Réécriture expérimentale de quelques controverses avec une voix supplémentaire.

Ce qui la réfuterait : Des synthèses inchangées par l’ajout d’une voix laïque.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Meyer, Michael A. Response to Modernity. New York : Oxford University Press, 1988.
  • Sarna, Jonathan D. American Judaism: A History. 2e éd. New Haven : Yale University Press, 2019.
  • Pew Research Center. Jewish Americans in 2020. Washington, 2021.

Études

  • Friedman, Menachem. The Haredi (Ultra-Orthodox) Society. Jérusalem : Jerusalem Institute for Israel Studies, 1991 [hébreu].
  • Heilman, Samuel C. Sliding to the Right. Berkeley : University of California Press, 2006.
  • Yadgar, Yaacov. Secularism and Religion in Jewish-Israeli Politics. Londres : Routledge, 2011.
  • Kaplan, Mordecai M. Judaism as a Civilization. New York : Macmillan, 1934.

Voir aussi