Des exilés qui fondent des villes, des convertis qui reviennent
Un sultan aurait dit du roi d’Espagne qu’il s’appauvrissait en chassant les juifs et enrichissait l’empire en les recevant. La phrase est probablement apocryphe ; le mouvement qu’elle décrit est réel. Après 1492 et 1497, les exilés d’Espagne et du Portugal fondent des communautés de Salonique à Amsterdam, et des dizaines de milliers de convertis restés dans la péninsule vivent, pendant des générations, entre deux religions. Ce module suit ces deux histoires, qui se rejoignent quand les descendants des convertis reviennent au judaïsme.
1. L’Empire ottoman
L’accueil. Bayezid II accueille les exilés ; Salonique, Istanbul, Edirne, Safed deviennent des centres. Les exilés s’organisent par congrégations selon leur ville d’origine — Castille, Aragon, Catalogne, Lisbonne —, ce qui produit à Salonique des dizaines de synagogues aux usages distincts.
Salonique devient au XVIe siècle une ville à majorité juive, avec une industrie textile — les draps de l’armée des janissaires —, une imprimerie, des académies. La langue commune est le judéo-espagnol, qui s’impose aussi aux communautés antérieures, romaniotes et ashkénazes.
Les grandes figures. Doña Gracia Nasi (1510-1569), veuve d’une grande maison de banque converse, organise la fuite de conversos depuis le Portugal et Anvers, s’installe à Istanbul, et tente un boycott du port d’Ancône après le bûcher de conversos en 1556 ; son neveu Joseph Nasi devient duc de Naxos et obtient la concession de Tibériade. Moïse Hamon, médecin du sultan.
Safed au XVIe siècle : Joseph Karo, Cordovero, Louria, Alkabets — la ville concentre la production juridique et mystique du siècle (voir La Kabbale et Les codes).
Le déclin relatif à partir du XVIIe siècle, l’épisode de Sabbataï Tsevi, né à Smyrne, et la formation des dönme.
2. Le Maghreb et l’Italie
Le Maroc reçoit un grand nombre d’exilés ; la distinction entre megorachim (expulsés) et tochavim (autochtones) structure les communautés pendant des siècles, avec des rites et des ordonnances propres, notamment à Fès.
L’Italie : Naples, puis Ferrare, Venise, Ancône, Livourne. Le ghetto de Venise, institué en 1516, donne son nom à l’institution. Livourne, port franc, accueille les juifs à partir des Livornine de 1591-1593, qui leur accordent des libertés exceptionnelles, y compris aux conversos désireux de revenir au judaïsme.
3. Les conversos
Qui sont-ils ? Les descendants des juifs convertis — de force ou sous la pression — en 1391, dans les décennies suivantes, en 1492 et au Portugal en 1497. Ils sont chrétiens juridiquement. Une partie d’entre eux maintient des pratiques juives en secret ; une autre partie est sincèrement chrétienne ; beaucoup sont entre les deux.
Le débat historiographique. Il est vif et ancien :
Yitzhak Baer tient qu’une majorité des conversos restaient attachés au judaïsme, et que l’Inquisition poursuivait des crypto-juifs réels ;
Benzion Netanyahu soutient au contraire que la plupart étaient assimilés, et que l’Inquisition a créé l’hérésie qu’elle prétendait combattre, par hostilité raciale ;
les historiens récents décrivent une grande diversité, selon les générations, les régions et les familles, et soulignent que les dossiers de l’Inquisition, source principale, ont été produits sous la torture et selon des questionnaires préétablis.
Les pratiques attestées : allumer des bougies le vendredi soir dans un endroit caché, ne pas manger de porc, jeûner à Yom Kippour — souvent déplacé pour éviter les soupçons —, invoquer « la loi de Moïse ». Au Portugal, dans la région de Belmonte, une communauté a maintenu des pratiques jusqu’au XXe siècle.
Le retour. Des conversos émigrés à Amsterdam, Livourne, Hambourg, Bordeaux, Londres reviennent au judaïsme au XVIe-XVIIe siècle. Ils forment la « Nation portugaise », communauté d’anciens chrétiens qui doivent réapprendre une religion connue seulement par fragments. Les rabbins d’Amsterdam écrivent pour eux des manuels en espagnol et en portugais.
4. Amsterdam
La synagogue portugaise d’Amsterdam, inaugurée en 1675, devient le centre de ce monde. Ses figures sont celles d’une identité en construction :
Menasseh ben Israël, imprimeur, négocie avec Cromwell en 1655-1656 la réadmission des juifs en Angleterre ;
Uriel da Costa, converso revenu au judaïsme, critique la tradition orale, est excommunié deux fois, et se donne la mort en 1640 ;
Baruch Spinoza, excommunié en 1656 par un texte d’une sévérité exceptionnelle, dont les raisons précises restent discutées (voir De Mendelssohn à Levinas, module prévu).
Yosef Kaplan a montré que ces excommunications répondaient aussi à la situation d’une communauté de convertis revenus, qui devait fixer des frontières que ses membres n’avaient pas apprises dans l’enfance.
Vers les Amériques. Des conversos et des juifs portugais s’installent au Brésil hollandais ; après la reconquête portugaise de Recife en 1654, un groupe part pour la Nouvelle-Amsterdam — la future New York —, où il fonde la première communauté juive d’Amérique du Nord.
La mahloket
Les conversos étaient-ils juifs ?
Juridiquement chrétiens, suspects aux yeux de l’Inquisition, considérés par une partie des rabbins comme des juifs forcés et par d’autres comme des apostats volontaires, ils ont posé une question que la halakha et l’histoire ont traitée différemment. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
La halakha a une règle : un juif qui a péché reste juif (b. Sanhédrin 44a). Celui qui a été converti de force n’est pas un apostat, et ses enfants nés de mère juive sont juifs. Le retour ne demande pas de conversion, mais une réintégration. Les décisionnaires ont distingué selon les cas, et ceux qui pouvaient partir et ne sont pas partis ont été jugés plus sévèrement.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne relève que les décisionnaires de l’époque — Rachbats, Rivach, Radbaz — ont divergé, et que la question du statut des générations suivantes est devenue très difficile : après trois ou quatre générations, sans filiation maternelle documentée, que peut-on établir ? Ce problème reste actuel pour les descendants qui cherchent aujourd’hui à revenir.
Monde haredi et litvak
Ceux qui ont gardé la Torah en secret, au risque de leur vie, ont sanctifié le Nom d’une manière que nous ne pouvons pas mesurer. Ceux qui l’ont abandonnée ont fait un autre choix. Aujourd’hui, leurs descendants qui veulent revenir doivent établir leur filiation, ou passer par la conversion ; c’est la règle, et elle protège l’intégrité du peuple.
Hassidisme
Le hassidisme parle de l’étincelle qui ne s’éteint pas : une âme juive cachée sous des générations de christianisme reste une âme juive, et elle revient quand le moment vient. Les récits de conversos qui allument des bougies sans savoir pourquoi, parce que leur grand-mère le faisait, sont pour lui des récits de cette étincelle.
Massorti
Historiquement, la question est mal posée si l’on attend une réponse unique : les conversos formaient une population diverse, et le débat Baer-Netanyahu a été dépassé par des études qui montrent des parcours multiples. Le judaïsme massorti souligne que les sources inquisitoriales ont été produites sous la torture, et qu’elles ne permettent pas de mesurer la sincérité. Il accueille les descendants par des procédures adaptées.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé voit dans les conversos une figure moderne avant l’heure : des hommes et des femmes qui ont dû choisir leur identité, la reconstruire, et parfois la redéfinir — Spinoza et da Costa en sont les cas extrêmes. Il accueille les descendants qui veulent revenir, et il tient que l’appartenance choisie a sa valeur propre, quelle que soit la preuve de filiation.
Monde séfarade et mizrahi
C’est notre histoire. Les familles séfarades gardent les noms, les usages, les mémoires de ceux qui sont restés et de ceux qui sont partis. L’Espagne et le Portugal ont adopté en 2015 des lois de nationalité pour les descendants des expulsés — le Portugal l’a restreinte depuis. La question des conversos n’est pas close : elle se pose encore dans des familles d’Amérique latine, du Portugal et d’ailleurs.
Où en est la discussion
La halakha maintient l’appartenance, l’histoire montre une diversité. La voix classique rappelle que le juif qui a péché reste juif. L’orthodoxie moderne souligne le problème de preuve sur plusieurs générations. La voix haredi honore le risque pris et tient la règle de filiation. Le hassidisme parle d’une étincelle qui ne s’éteint pas. La voix massorti dépasse le débat Baer-Netanyahu et récuse la lecture des aveux sous la torture. La voix réformée y voit une identité choisie avant l’heure. La voix séfarade rappelle que la question se pose encore dans des familles. Justin reconnaît que la contrainte qui a créé ce problème fut chrétienne.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. La phrase de Bayezid
Master
Historiographie
12-18 mois
Hypothèse. La phrase attribuée à Bayezid II sur l’appauvrissement de l’Espagne n’apparaît pas dans les sources ottomanes et se diffuse à partir de chroniques juives postérieures, notamment Capsali.
État de la question
Le caractère apocryphe est admis ; la chaîne de transmission reste à établir.
Ce qui la réfuterait : Une attestation ottomane contemporaine.
H2. Les congrégations de Salonique
Doctorat
Histoire ottomane
3-4 ans
Hypothèse. L’organisation des juifs de Salonique en congrégations d’origine persiste jusqu’au XVIIIe siècle, et sa disparition progressive est mesurable dans les registres fiscaux ottomans.
État de la question
La structure est connue ; son évolution l’est moins.
Ce qui la réfuterait : Une disparition rapide dès le XVIe siècle.
H3. Baer et Netanyahu
Doctorat
Histoire ibérique
4-5 ans
Hypothèse. La proportion de conversos poursuivis pour des pratiques juives effectivement attestées par des sources non inquisitoriales est mesurable dans un échantillon régional, et elle se situe entre les estimations des deux historiens.
État de la question
Le débat est ancien ; les sources non inquisitoriales sont rares.
Corpus
Procès de l’Inquisition de Ciudad Real et de Tolède ; testaments ; sources notariales ; responsa.
Méthode
Croisement des sources sur un échantillon.
Ce qui la réfuterait : Une convergence avec l’une des deux positions extrêmes.
H4. Les excommunications d’Amsterdam
Master
Histoire intellectuelle
12-18 mois
Hypothèse. Le nombre d’excommunications prononcées par la communauté portugaise d’Amsterdam au XVIIe siècle est proportionnellement supérieur à celui des communautés ashkénazes contemporaines, ce qui confirme l’hypothèse d’une frontière à construire.
État de la question
La thèse de Kaplan est admise ; la comparaison quantitative manque.
Corpus
Registres de la communauté portugaise d’Amsterdam ; registres de communautés ashkénazes.
Méthode
Comparaison des fréquences.
Ce qui la réfuterait : Des fréquences comparables.
H5. Les lois de nationalité de 2015
Master
Droit comparé
12-18 mois
Hypothèse. Les lois espagnole et portugaise de 2015 ont produit des effets différents, et la restriction portugaise ultérieure répond à des usages identifiables de la procédure.
État de la question
Les lois sont récentes ; leur bilan est en cours.
Corpus
Loi espagnole 12/2015 ; décret-loi portugais 43/2013 et modifications ; données administratives ; presse.
Méthode
Analyse juridique et statistique.
Ce qui la réfuterait : Des effets comparables dans les deux pays.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Benbassa, Esther, et Aron Rodrigue. Histoire des Juifs sépharades. Paris : Seuil, 2002.
Kaplan, Yosef. Les nouveaux-juifs d’Amsterdam. Paris : Chandeigne, 1999.
Yerushalmi, Yosef Hayim. De la cour d’Espagne au ghetto italien. Paris : Fayard, 1987.
Études
Baer, Yitzhak. A History of the Jews in Christian Spain. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1961-1966.
Netanyahu, Benzion. The Origins of the Inquisition in Fifteenth-Century Spain. New York : Random House, 1995.
Mazower, Mark. Salonica, City of Ghosts: Christians, Muslims and Jews, 1430-1950. Londres : HarperCollins, 2004.
Wachtel, Nathan. La foi du souvenir : labyrinthes marranes. Paris : Seuil, 2001.