Entre 1939 et 1945, environ six millions de juifs ont été assassinés par l’Allemagne nazie et ses complices — fusillés dans des fosses, gazés dans des camions et des chambres, morts de faim dans des ghettos, de froid et d’épuisement dans des camps et sur des routes. Le mot hébreu Choah, « catastrophe », a été choisi par les juifs eux-mêmes dès les années 1940 ; le mot « Holocauste », d’origine grecque et sacrificielle, a été critiqué pour cette raison. Ce module expose l’histoire de la destruction ; la pensée religieuse qui a suivi relève du module Penser après la Shoah.
Précision méthodologique Ce module s’appuie sur l’historiographie établie. Il rappelle que la réalité et l’ampleur de la destruction sont documentées par des sources allemandes, par les témoignages des victimes et des témoins, par les procès et par l’archéologie des sites ; la négation de ces faits est pénalement réprimée dans plusieurs pays, dont la Suisse. Les débats exposés ici portent sur l’interprétation, non sur les faits.
1. Les étapes
Période
Événements
1933-1938
Exclusion : boycott d’avril 1933, lois sur la fonction publique, lois de Nuremberg (1935) qui définissent le juif par l’ascendance, aryanisation des biens ; Anschluss et violences de Vienne (1938) ; Nuit de cristal (9-10 novembre 1938)
1939-1941
Invasion de la Pologne, création des ghettos — Łódź, Varsovie —, famine et épidémies ; travail forcé
1941-1942
Invasion de l’URSS en juin 1941 : les Einsatzgruppen et d’autres unités fusillent plus d’un million et demi de juifs — Babi Yar, près de Kiev, 33'771 personnes en deux jours en septembre 1941 ; premiers gazages à Chełmno (décembre 1941)
1942-1943
Conférence de Wannsee (20 janvier 1942), coordination administrative ; opération Reinhard : Bełżec, Sobibór, Treblinka, où environ 1,7 million de juifs sont assassinés ; déportations de toute l’Europe occupée
1943-1945
Auschwitz-Birkenau devient le principal centre de mise à mort, avec environ un million de juifs assassinés ; déportation des juifs de Hongrie en 1944 — plus de 420'000 en huit semaines ; marches de la mort de l’hiver 1944-1945
Les chiffres. Les estimations des historiens se situent entre 5,6 et 6 millions de victimes juives. La Pologne perd environ trois millions de juifs, l’URSS plus d’un million, la Hongrie plus d’un demi-million. Les communautés de Lituanie, de Lettonie, de Grèce, des Pays-Bas sont détruites dans des proportions supérieures à 75 %.
2. La question de la décision
Intentionnalistes et fonctionnalistes. Le débat des années 1970-1980 opposait ceux qui voyaient dans l’extermination l’exécution d’un projet de Hitler, formé tôt, et ceux qui y voyaient l’aboutissement d’une radicalisation cumulative de l’appareil, par concurrences et initiatives locales. La recherche actuelle combine les deux : une intention idéologique constante, une décision prise par étapes entre l’été et l’hiver 1941, et des initiatives régionales qui accélèrent le processus.
Les exécutants. Christopher Browning, dans Des hommes ordinaires, a étudié un bataillon de police de réservistes allemands d’âge mûr qui a fusillé des dizaines de milliers de juifs : peu ont refusé, sans sanction pour ceux qui le firent. Daniel Goldhagen a soutenu la thèse d’un antisémitisme « éliminationniste » propre à l’Allemagne, thèse très critiquée par les historiens. Le débat porte sur la part de l’idéologie, de la conformité et des circonstances.
Les collaborations. Administrations, polices et populations de plusieurs pays occupés ou alliés ont participé : la France de Vichy (rafle du Vél’ d’Hiv’, juillet 1942), la Roumanie (massacres de Iași et de Transnistrie), la Hongrie, la Croatie, les auxiliaires locaux dans les pays baltes et en Ukraine. D’autres ont résisté : le Danemark a organisé en octobre 1943 le passage de la quasi-totalité de ses juifs en Suède ; la Bulgarie n’a pas déporté les juifs de son territoire d’avant-guerre, tout en livrant ceux de Thrace et de Macédoine.
3. Les victimes
Les conseils juifs. Les Judenräte, imposés par les Allemands dans les ghettos, ont dû administrer la faim et fournir les listes de déportation. Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem (1963), les a jugés sévèrement, suscitant une controverse durable ; les historiens décrivent aujourd’hui des stratégies diverses — gagner du temps par le travail, comme Rumkowski à Łódź, ou se donner la mort plutôt que de livrer des enfants, comme Czerniaków à Varsovie en juillet 1942.
La résistance. Insurrection du ghetto de Varsovie (avril-mai 1943), révoltes de Treblinka (août 1943) et de Sobibór (octobre 1943), du Sonderkommando d’Auschwitz (octobre 1944), partisans juifs dans les forêts de Biélorussie — les frères Bielski. La tradition a aussi retenu la résistance spirituelle : l’étude, la prière, l’observance maintenues dans les ghettos, les archives clandestines.
Les archives. Emanuel Ringelblum organise dans le ghetto de Varsovie l’Oyneg Shabes, archive clandestine enterrée dans des bidons et des caisses, retrouvée en partie en 1946 et 1950. Les rouleaux du Sonderkommando enterrés à Birkenau, écrits par des hommes forcés de travailler aux crématoires, sont parmi les documents les plus terribles du XXe siècle.
4. La Suisse
La Suisse n’a pas été occupée. Sa politique à l’égard des réfugiés juifs a fait l’objet d’un examen approfondi par la Commission indépendante d’experts Suisse-Seconde Guerre mondiale (commission Bergier), dont le rapport final a paru en 2002. Parmi ses constats : le tampon « J » apposé à partir de 1938 sur les passeports des juifs allemands et autrichiens, à la demande suisse ; la fermeture de la frontière en août 1942, au moment où l’extermination était connue des autorités ; plus de vingt mille refoulements documentés, pour tous réfugiés confondus ; et les questions liées aux avoirs en déshérence et aux transactions sur l’or. La commission a aussi documenté l’accueil de dizaines de milliers de réfugiés et les actions de sauvetage — celle de Paul Grüninger, commandant de police saint-gallois qui fit entrer illégalement des centaines de juifs en 1938, révoqué et condamné, réhabilité en 1995 ; celle de Carl Lutz, vice-consul à Budapest, qui protégea des dizaines de milliers de juifs en 1944 (voir Les juifs en Suisse).
5. Après
Les procès : Nuremberg (1945-1946), où la destruction des juifs n’est pas encore le chef central ; Eichmann à Jérusalem (1961), qui fait des témoins le cœur du procès ; Auschwitz à Francfort (1963-1965).
Les survivants : les camps de personnes déplacées, l’émigration vers la Palestine et les Amériques, le long silence puis la parole des années 1970-1990.
Les institutions : Yad Vashem (1953), qui reconnaît les « Justes parmi les nations » — plus de vingt-huit mille à ce jour —, le Mémorial de la Shoah à Paris, l’USHMM à Washington.
Les restitutions : longues, partielles, et encore en cours pour les œuvres d’art et les biens communautaires.
La mahloket
Unicité ou comparabilité ?
La Shoah est-elle un événement sans équivalent, ou un génocide parmi d’autres, à comparer avec l’Arménie, le Cambodge, le Rwanda ? Le débat a opposé des historiens, divisé l’Allemagne lors de la « querelle des historiens » de 1986, et reste sensible. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
La tradition ne compare pas les souffrances : chaque vie est un monde, dit la Mishna. Ce qui distingue cette destruction, c’est qu’elle visait tous les juifs, partout, les enfants comme les vieillards, sans issue par la conversion, et qu’elle fut organisée par un État avec tous ses moyens. On peut le dire sans diminuer les autres massacres, qui ont leurs propres morts et leur propre deuil.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne tient à la spécificité — l’intention de tuer tous les juifs, sans exception géographique ni sociale — tout en refusant une concurrence des victimes. Elle relève que l’unicité n’est pas une question de nombre mais de projet, et que les historiens qui comparent le font souvent pour mieux définir ce qui est propre à chaque cas, non pour tout confondre.
Monde haredi et litvak
On ne mesure pas les décrets du Ciel, et l’on ne compare pas les deuils. Nos communautés ont été détruites, nos maîtres assassinés, nos maisons d’étude brûlées ; nous les reconstruisons. Les débats des universitaires sur l’unicité ne changent rien à cela, et ils risquent de faire de nos morts un argument.
Hassidisme
Le hassidisme a perdu la plus grande partie de son monde : des dynasties entières, leurs fidèles, leurs villes. Il ne pense pas la Shoah en historien. Il la porte dans les mélodies transmises par les survivants, dans les récits sur les maîtres qui ont chanté en allant à la mort. Ce qui ne se compare pas, c’est ce qui ne se remplace pas.
Massorti
Historiquement, le débat s’est apaisé : les historiens reconnaissent des traits propres à la Shoah — l’intention totale, l’échelle continentale, la bureaucratie, les centres de mise à mort — et pratiquent la comparaison dans les études sur les génocides. Le judaïsme massorti tient les deux, et il note que l’unicité proclamée comme dogme empêche la compréhension, tandis que la comparaison sans rigueur dissout l’événement.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé tient que la mémoire de la Shoah oblige à l’égard de toutes les victimes de génocide, et il a soutenu la reconnaissance du génocide arménien et des autres. Il estime que la spécificité de la Shoah n’est pas diminuée par cette solidarité, et que la leçon — ce qu’un État moderne peut faire à une minorité — vaut universellement.
Monde séfarade et mizrahi
Les communautés séfarades ont été touchées de manière inégale : Salonique a perdu presque toute sa communauté en 1943, Rhodes en 1944 ; les juifs d’Afrique du Nord ont subi les lois raciales, des camps de travail en Libye et en Tunisie, sans déportation massive. Leur place dans les récits a longtemps été secondaire. Ce rappel fait partie de la question : l’unicité doit inclure toutes les victimes juives.
Où en est la discussion
La spécificité est reconnue et la comparaison pratiquée avec rigueur. La voix classique désigne l’intention totale sans issue. L’orthodoxie moderne place l’unicité dans le projet. La voix haredi refuse que les morts deviennent un argument. Le hassidisme parle de ce qui ne se remplace pas. La voix massorti nomme les deux écueils du dogme et de la dissolution. La voix réformée tire de la mémoire une solidarité avec toutes les victimes. La voix séfarade rappelle Salonique et Rhodes. Justin reconnaît que l’antijudaïsme chrétien a préparé le terrain de la destruction.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. La décision de l’été-hiver 1941
Doctorat
Histoire contemporaine
4-5 ans
Hypothèse. L’extension des fusillades aux femmes et aux enfants par les unités de l’est, entre juillet et septembre 1941, précède toute décision centrale documentée d’extermination générale, ce qui confirme le rôle des initiatives régionales.
État de la question
La chronologie est débattue depuis Browning, Gerlach et Longerich.
Corpus
Rapports des Einsatzgruppen ; ordres de Himmler ; agenda de Himmler ; procès-verbal de Wannsee.
Méthode
Chronologie fine des ordres et des pratiques.
Ce qui la réfuterait : Un document central antérieur aux fusillades élargies.
H2. Le refus dans le bataillon 101
Master
Histoire sociale
12-18 mois
Hypothèse. La proportion de refus dans les unités de police chargées des fusillades est mesurable dans les enquêtes judiciaires d’après-guerre et reste inférieure à 15 %, sans sanction documentée.
État de la question
Les travaux de Browning ont ouvert la question ; la mesure comparée reste partielle.
Corpus
Enquêtes du parquet de Hambourg ; archives d’autres bataillons de police ; travaux de Browning et de Goldhagen.
Méthode
Analyse des dépositions.
Ce qui la réfuterait : Des proportions de refus nettement supérieures.
H3. Le tampon « J »
Master
Histoire suisse
12-18 mois
Hypothèse. L’initiative du tampon « J » revient aux autorités suisses, qui cherchaient à contrôler l’entrée des juifs, et les négociations germano-suisses de 1938 en montrent la genèse.
État de la question
Le rapport Bergier l’a établi ; la genèse détaillée mérite une présentation française accessible.
Corpus
Archives fédérales ; accord du 29 septembre 1938 ; rapport de la CIE (2002) ; travaux de Ludwig (1957).
Méthode
Analyse des archives diplomatiques.
Ce qui la réfuterait : Une initiative allemande documentée.
H4. Les Judenräte
Doctorat
Histoire contemporaine
3-4 ans
Hypothèse. Les stratégies des conseils juifs varient selon la chronologie de l’extermination dans chaque région, et le jugement d’Arendt ne tient pas compte de cette variation.
État de la question
Le débat est ancien depuis Trunk (1972).
Corpus
Archives des ghettos de Łódź, Varsovie, Kovno, Vilna ; journaux de Czerniaków ; Trunk, Judenrat.
Méthode
Comparaison régionale des politiques des conseils.
Ce qui la réfuterait : Des politiques homogènes indépendantes du contexte.
H5. Les juifs d’Afrique du Nord
Master
Histoire
12-18 mois
Hypothèse. Les camps de travail et les lois raciales en Libye, en Tunisie et en Algérie ont touché une part mesurable des communautés, et cette histoire est sous-représentée dans les institutions mémorielles jusqu’aux années 2000.
État de la question
Les travaux se multiplient depuis vingt ans.
Corpus
Lois de Vichy et lois italiennes ; archives des camps de Giado, Bizerte ; témoignages ; programmes des institutions mémorielles.
Méthode
Reconstitution et analyse de la représentation.
Ce qui la réfuterait : Une représentation proportionnée dès les premières décennies.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Hilberg, Raul. La destruction des Juifs d’Europe. 3 vol. Paris : Gallimard, 2006.
Friedländer, Saul. L’Allemagne nazie et les Juifs. 2 vol. Paris : Seuil, 1997-2008.
Longerich, Peter. Holocaust: The Nazi Persecution and Murder of the Jews. Oxford : Oxford University Press, 2010.
Études
Browning, Christopher R. Des hommes ordinaires. Paris : Les Belles Lettres, 1994.
Arendt, Hannah. Eichmann à Jérusalem. Paris : Gallimard, 1966.
Kassow, Samuel D. Qui écrira notre histoire ? Paris : Grasset, 2011.
Commission indépendante d’experts Suisse-Seconde Guerre mondiale. La Suisse, le national-socialisme et la Seconde Guerre mondiale : rapport final. Zurich : Pendo, 2002.