Une prière longtemps non écrite, et un livre qui ne cesse de changer
La Bible ne prescrit pas de prière quotidienne. Elle prescrit des sacrifices matin et soir, et elle rapporte des prières improvisées — Anne à Silo, Salomon à la dédicace, Daniel trois fois par jour à sa fenêtre. Quand le Temple tombe, la prière prend la place du sacrifice, et le Talmud en fixe l’ossature. Mais il faudra huit siècles pour qu’on écrive un livre de prières, et ce livre ne cessera plus de changer. Ce module suit la formation du siddour et la question de savoir qui peut le modifier.
1. Les origines
Sans livre. Pendant des siècles, la prière est orale. Le Talmud interdit même d’écrire les bénédictions : « ceux qui écrivent les bénédictions sont comme ceux qui brûlent la Torah » (b. Chabbat 115b). L’officiant récite, l’assemblée répond « amen ».
Les trois offices. Le Talmud rapporte deux explications de leur nombre : ils ont été institués par les patriarches — Abraham le matin, Isaac l’après-midi, Jacob le soir — ; ou ils correspondent aux sacrifices quotidiens (b. Berakhot 26b). La seconde explication rend compte du statut facultatif initial de l’office du soir, qui ne correspondait à aucun sacrifice.
La fixation. Rabban Gamliel et les sages de Yavné, après 70, fixent la structure de l’Amida et ses dix-huit bénédictions. La Mishna connaît la structure mais pas le texte : le libellé exact reste libre pendant des siècles, et la Genizah du Caire a révélé des formulations palestiniennes très différentes des textes babyloniens actuels.
La bénédiction contre les hérétiques. La douzième bénédiction, ajoutée à Yavné par Chmouel ha-Qatan (b. Berakhot 28b), vise les minim. Les versions de la Genizah mentionnent les notsrim, ce que les historiens discutent : les judéo-chrétiens étaient-ils la cible originelle ou une mention ajoutée ? Le texte a été modifié à maintes reprises sous la censure, et il vise aujourd’hui « les calomniateurs ». Le dossier est l’un des plus discutés de l’histoire de la séparation.
2. La structure
Élément
Contenu
Origine
Bénédictions du matin
Réveil, corps, Torah ; les trois bénédictions « qui ne m’a pas fait… »
Talmud ; ordre fixé plus tard
Pessouqé de-zimra
Psaumes 145-150, chant de la mer
Usage géonique
Le Chema et ses bénédictions
Dt 6,4-9 ; 11,13-21 ; Nb 15,37-41, encadrés de bénédictions sur la création, la révélation et la délivrance
Pratique attestée au Temple (m. Tamid 5,1) ; voir Le Chema
L’Amida
Dix-neuf bénédictions en semaine, sept le chabbat ; récitée debout, pieds joints, à voix basse, puis répétée par l’officiant
Yavné
Tahanoun
Supplications, la tête appuyée sur le bras
Médiéval
Aleinou
« Il nous incombe de louer » : conclusion de chaque office
Liturgie de Roch ha-Chana, attribuée à Rav ; généralisé au XIIIe siècle
Qaddich
Sanctification du nom en araméen, qui sépare les parties de l’office ; forme récitée par les endeuillés
Maison d’étude, puis synagogue ; le qaddich des endeuillés est médiéval
Le quorum. Certaines prières — qaddich, qedoucha, répétition de l’Amida — exigent un minyan de dix. L’exigence est dérivée de versets par analogie (b. Meguila 23b), et la question de savoir si les femmes comptent divise les courants.
Les trois bénédictions « qui ne m’a pas fait ». « Qui ne m’a pas fait non-juif, esclave, femme » — la troisième, dite par les hommes, les femmes disant « qui m’a fait selon sa volonté ». Ces formules, attestées dans la Tossefta et le Talmud, sont parmi les plus discutées de la liturgie, et plusieurs rituels les ont modifiées : on dit aujourd’hui dans certains « qui m’a fait à son image », ou l’on reformule positivement.
3. Les livres
Le Seder Rav Amram (vers 860), réponse d’Amram Gaon à une communauté espagnole qui demandait l’ordre des prières : c’est le premier siddour connu.
Le siddour de Saadia (Xe siècle), écrit en arabe pour les instructions, avec des poèmes de sa main.
Le Mahzor Vitry (XIIe siècle), de l’école de Rachi, pour l’Ashkenaz.
Maïmonide inclut l’ordre des prières dans le Michné Torah.
L’imprimerie fixe les rites : le rite ashkénaze, le rite séfarade, le rite italien, le rite yéménite (baladi et chami), le rite romaniote.
Le nossah sefarad hassidique, adaptation du rite ashkénaze selon les usages lourianiques, qui a provoqué une partie de la querelle avec les mitnagdim.
Le siddour de Seligman Baer (Avodat Israël, 1868), édition critique qui a fixé pour longtemps le texte ashkénaze.
4. La poésie liturgique
Du Ve au XVe siècle, des milliers de poèmes — piyyoutim — sont composés pour enrichir la prière. Yossé ben Yossé, Yannaï et Éléazar ha-Qalir en terre d’Israël ; puis l’âge d’or espagnol — Salomon ibn Gabirol, Juda Halévi, Moïse ibn Ezra — et les poètes ashkénazes. Le genre a suscité des oppositions : les décisionnaires se sont plaints qu’il interrompe la prière et soit incompréhensible, et une partie des rituels modernes l’a réduit à quelques pièces. Les poèmes de l’âge d’or restent pourtant chantés, et Adon olam ou Yigdal sont connus de tous.
5. Les modifications modernes
La réforme allemande. Au début du XIXe siècle, le temple de Hambourg (1818) publie un rituel qui abrège, traduit en allemand, supprime les mentions du retour à Sion et du rétablissement des sacrifices. La réaction des autorités orthodoxes est immédiate et durable : Elleh divré ha-berit (1819) condamne ces changements.
Les principes de modification retenus par les différents courants :
les sacrifices : supprimés ou mis au passé par les courants libéraux, maintenus comme demande par l’orthodoxie ;
le messie personnel : remplacé par la délivrance dans le rituel réformé ;
la résurrection des morts : remplacée dans de nombreuses éditions réformées par « qui donne la vie à tout », puis rétablie dans certaines éditions récentes ;
les matriarches : ajoutées aux patriarches dans la première bénédiction de l’Amida par les courants massorti et réformé ;
le langage de genre : plusieurs rituels récents emploient des formulations inclusives ou alternent les genres pour Dieu ;
la prière pour l’État d’Israël, composée en 1948, adoptée ou non selon les communautés.
Le rituel orthodoxe moderne a lui aussi changé : ajouts pour Yom ha-Atsmaout, prières pour les soldats, commémorations de la Shoah, et traductions dans toutes les langues.
La mahloket
Peut-on changer la prière ?
Le texte de la prière n’a été écrit que tardivement, il a varié d’un rite à l’autre, il a été modifié sous la censure, et il continue de changer. Mais il est aussi la chose la plus stable de la vie juive. La question posée aux sept voix : qui a l’autorité pour modifier la prière, et jusqu’où ?
Le Beit Midrash classique
Le Talmud fixe la structure et les formules de clôture des bénédictions, et il interdit de changer « la forme que les sages ont frappée » (b. Berakhot 40b). À l’intérieur, les rites ont varié, et c’était admis. Ce que la tradition refuse, c’est de modifier le sens : supprimer les demandes de retour et de restauration, c’est changer ce que la prière demande. La différence entre adapter et réécrire est réelle.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne relève que le siddour a changé pendant tout le Moyen Âge — ajouts de piyyoutim, de l’Aleinou, du qaddich des endeuillés — et qu’il change encore : prières pour l’État, pour les soldats, pour les otages. Ce qui compte, c’est l’autorité qui décide et la conformité aux formules. Les modifications de genre posent une question réelle, et plusieurs communautés orthodoxes ont adopté des formulations alternatives pour les bénédictions du matin.
Monde haredi et litvak
On prie selon le rite de ses pères, et l’on ne change pas ce qui a été reçu. Les ajouts de l’histoire ont été faits par des générations de grands maîtres, et nous ne sommes pas à leur niveau. Chaque rite est légitime pour ceux qui l’ont reçu ; en changer ou en fabriquer un nouveau n’est pas une chose qu’un homme ou une assemblée décide.
Hassidisme
Le hassidisme a changé de rite — adoptant le rite lourianique — et il l’a payé d’une excommunication. Il enseigne que ce qui compte est l’intention, la kavana, et qu’un texte récité sans cœur ne monte pas. Les maîtres ont parfois prié longtemps, ou en retard, pour atteindre l’intention juste. La forme est nécessaire ; elle n’est jamais suffisante.
Massorti
Historiquement, le texte n’a été fixé que tardivement, il a varié considérablement, et la Genizah montre des formulations que personne ne reconnaîtrait aujourd’hui. Le judaïsme massorti tient que la liturgie a toujours été modifiée par les communautés et leurs autorités, et il pratique des modifications limitées — les matriarches, les sacrifices au passé —, en les justifiant par cette histoire.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé tient que la prière doit dire ce que ceux qui la prononcent pensent. Il a supprimé ce qu’il ne pouvait pas affirmer — les sacrifices, la résurrection, le messie personnel —, puis réintroduit certains éléments quand ses fidèles les ont réclamés. Il assume cette instabilité comme le prix de la sincérité, et il constate qu’une prière trop explicative cesse d’être priée.
Monde séfarade et mizrahi
Le rite séfarade a été unifié par l’imprimerie et par l’influence de Safed ; la communauté yéménite a gardé des rites anciens, dont le rite baladi, proche de celui de Maïmonide. Dans l’Israël actuel, le mouvement vers un rite séfarade unifié, soutenu par Ovadia Yossef, efface des usages locaux — marocains, irakiens, syriens —, ce qui suscite des résistances. Changer la prière, ce n’est pas seulement ajouter : c’est aussi unifier, et l’unification a des pertes.
Où en est la discussion
La prière a toujours changé, et l’autorité pour la changer est le vrai sujet. La voix classique distingue la variation de formule et le changement de demande. L’orthodoxie moderne rappelle les ajouts médiévaux et contemporains. La voix haredi défend le rite reçu par humilité. Le hassidisme a changé de rite au nom de l’intention. La voix massorti invoque l’histoire du texte. La voix réformée assume l’instabilité comme prix de la sincérité. La voix séfarade rappelle que l’unification est aussi une modification, avec ses pertes. Justin reconnaît dans chacune de ces positions un débat liturgique chrétien.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. La douzième bénédiction
Doctorat
Histoire / liturgie
3-4 ans
Hypothèse. La mention des notsrim dans les versions palestiniennes de la Genizah est un ajout postérieur à Yavné, et la cible originelle de la bénédiction n’était pas spécifiquement judéo-chrétienne.
État de la question
La question est l’une des plus discutées de l’histoire de la séparation.
Corpus
Versions de la Genizah ; b. Berakhot 28b-29a ; t. Berakhot 3,25 ; Justin, Dialogue 16 ; Jérôme ; Épiphane ; éditions censurées.
Méthode
Datation des témoins et analyse des sources patristiques.
Ce qui la réfuterait : Un témoin ancien et assuré mentionnant les notsrim.
H2. Le Seder Rav Amram
Master
Histoire du livre
12-18 mois
Hypothèse. Les manuscrits du Seder Rav Amram ont été adaptés aux rites des communautés qui les ont copiés, de sorte que le texte géonique original n’est reconstructible que partiellement.
État de la question
L’adaptation est admise ; son ampleur est discutée.
Corpus
Manuscrits du Seder Rav Amram ; fragments de la Genizah ; siddour de Saadia.
Méthode
Collation des manuscrits.
Ce qui la réfuterait : Un accord des manuscrits sur l’essentiel du texte.
H3. L’Aleinou et la censure
Master
Histoire de la censure
12-18 mois
Hypothèse. La phrase supprimée de l’Aleinou dans les rites ashkénazes à la suite de dénonciations médiévales est conservée dans les rites séfarades et yéménites, et sa suppression est datable.
État de la question
Le fait est connu ; la chronologie précise reste à établir.
Corpus
Manuscrits de l’Aleinou ; dénonciations de Pesah-Peter (1399) ; édits prussiens de 1703 ; rituels imprimés.
Méthode
Collation des manuscrits et imprimés par rite.
Ce qui la réfuterait : Une suppression antérieure aux dénonciations.
H4. Les matriarches dans l’Amida
Master
Liturgie contemporaine
12-18 mois
Hypothèse. L’ajout des matriarches se diffuse dans les rituels libéraux entre 1975 et 2000 selon une chronologie repérable, et son adoption précède celle des formulations inclusives pour Dieu.
État de la question
Les rituels sont publiés ; leur chronologie comparée manque.
Corpus
Rituels réformés, massorti et reconstructionnistes ; débats des commissions liturgiques.
Méthode
Dater les introductions par rituel.
Ce qui la réfuterait : Une introduction simultanée des deux changements.
H5. L’unification séfarade en Israël
Doctorat
Sociologie religieuse
3-4 ans
Hypothèse. La diffusion du rite séfarade unifié soutenu par Ovadia Yossef s’accompagne d’une disparition mesurable des usages liturgiques locaux marocains, irakiens et syriens dans les synagogues israéliennes.
État de la question
Le phénomène est décrit ; sa mesure reste à faire.
Corpus
Siddourim en usage ; enquêtes de terrain ; décisions de Yalqout Yossef ; réactions des communautés.
Méthode
Enquête comparative sur les usages synagogaux.
Ce qui la réfuterait : Un maintien des usages locaux dans la majorité des synagogues.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Elbogen, Ismar. Jewish Liturgy: A Comprehensive History. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1993.
Heinemann, Joseph. Prayer in the Talmud. Berlin : de Gruyter, 1977.
Reif, Stefan C. Judaism and Hebrew Prayer. Cambridge : Cambridge University Press, 1993.
Études
Fleischer, Ezra. Eretz-Israel Prayer and Prayer Rituals as Portrayed in the Geniza Documents. Jérusalem : Magnes, 1988 [hébreu].
Hoffman, Lawrence A. The Canonization of the Synagogue Service. Notre Dame : University of Notre Dame Press, 1979.
Petuchowski, Jakob J. Prayerbook Reform in Europe. New York : World Union for Progressive Judaism, 1968.
Langer, Ruth. Cursing the Christians? A History of the Birkat HaMinim. New York : Oxford University Press, 2012.