Après 1945, les formules disponibles ne tenaient plus. « À cause de nos fautes nous avons été exilés » se dit dans la liturgie des fêtes depuis des siècles ; l’appliquer à six millions de morts, dont un million et demi d’enfants, était impossible pour presque tous. Ce module expose les réponses formulées depuis, leurs désaccords, et ce que la tradition a fait de la prière, du calendrier et de la halakha.
Ce que ce module traite Il porte sur la pensée religieuse après la Shoah : les positions théologiques, les décisions liturgiques et halakhiques, et les débats qu’elles ont suscités. L’histoire de la destruction elle-même relève du module La Shoah, prévu dans la section historique. La distinction est méthodologique : un événement historique n’est pas une doctrine, et les réponses exposées ici sont des positions d’auteurs, non des conclusions du site.
1. Ce dont on disposait
La tradition avait trois cadres pour penser la catastrophe, tous éprouvés par des siècles d’usage :
Le châtiment : « à cause de nos fautes », formule de la liturgie des fêtes, appuyée sur les malédictions du Lévitique et du Deutéronome et sur l’explication de la destruction du Temple (voir La chute de Jérusalem).
La sanctification du Nom : qiddouch ha-Chem, mourir plutôt que renier, cadre forgé pendant les croisades et repris dans les qinot (voir L’Aqeda).
Les souffrances d’amour : yissourin chel ahava, l’épreuve envoyée sans faute, discutée dans b. Berakhot 5a-b, et le refus de la théodicée dans le livre de Job.
Le premier cadre est devenu massivement inacceptable ; le deuxième ne convient qu’en partie, puisque les victimes n’avaient aucun choix à faire ; le troisième reste disponible, et plusieurs auteurs s’y sont tenus.
2. Les positions
Auteur
Position
Objection principale
Richard Rubenstein, After Auschwitz (1966)
Le Dieu de l’histoire biblique est mort ; il faut fonder le judaïsme sur autre chose que l’alliance et la providence
La position dissout ce qu’elle prétend sauver ; elle a été très peu suivie
Emil Fackenheim
Un « 614e commandement » : ne pas accorder à Hitler de victoire posthume, donc rester juif
Un commandement sans législateur ; la formule a été critiquée comme une réponse de circonstance
Eliezer Berkovits, Faith after the Holocaust (1973)
Le hester panim, l’occultation de la face : Dieu se retire pour laisser à l’homme une liberté réelle, condition de toute responsabilité
Un Dieu qui se retire devant les chambres à gaz reste difficile à concevoir
Ignaz Maybaum
Lecture sacrificielle, par le Serviteur souffrant d’Isaïe 53
Position isolée et très critiquée : elle donne un sens à la destruction
Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz (1984)
Dieu s’est dessaisi de sa puissance en créant ; il n’est pas tout-puissant, et l’homme porte désormais sa cause
Renonce à un attribut central ; rejoint des intuitions kabbalistiques sans s’y référer d’abord
Irving Greenberg
Aucune déclaration théologique n’est recevable si elle ne peut pas être prononcée devant des enfants brûlés ; « alliance volontaire » depuis 1945
Le critère est fort mais il ne fonde pas de doctrine positive
Joseph B. Soloveitchik, Qol Dodi Dofeq (1956)
La question du « pourquoi » est sans réponse et mal posée ; la seule question juive est « que dois-je faire maintenant ? »
Déplacement plutôt que réponse — mais c’est assumé comme tel
Position haredi majoritaire
Les décrets du Ciel dépassent l’entendement ; on n’explique pas, on pleure et on reconstruit
Certains discours, marginaux, ont invoqué des fautes collectives, et ils ont été très largement condamnés
Emmanuel Levinas tient une place à part : dans La souffrance inutile et dans plusieurs lectures talmudiques, il refuse toute théodicée, qu’il tient pour la tentation majeure à écarter, et déplace la question vers la responsabilité pour autrui. Sa formule — la souffrance de l’autre est la seule qui m’oblige — a eu une portée bien au-delà du judaïsme.
3. Les décisions liturgiques
Les dates. Trois options ont été discutées : rattacher la commémoration au 9 av, qui absorbe déjà toutes les catastrophes ; créer une date propre ; ou l’associer au 10 tévet. L’État d’Israël a institué en 1951 le Yom ha-Choah le 27 nissan ; le grand rabbinat a de son côté désigné le 10 tévet comme jour du qaddich général pour les victimes sans date de mort connue. Une partie du monde haredi ne marque pas le 27 nissan, au motif qu’on n’institue pas de jeûne ou de deuil dans le mois de nissan, et commémore au 9 av.
Les textes. Des qinot sur la Shoah ont été composées et insérées dans les recueils du 9 av. Des versions du El malé rahamim mentionnant les camps sont devenues courantes. Le rituel de Yom ha-Choah s’est constitué par strates, sans autorité centrale.
Ce qui n’a pas été changé. La liturgie des fêtes conserve « à cause de nos fautes nous avons été exilés ». Aucun courant majeur ne l’a supprimée, y compris ceux qui refusent d’appliquer cette explication à la Shoah — signe que la formule est lue comme portant sur l’exil et non sur la destruction.
4. Les questions halakhiques
La destruction a posé des problèmes de droit d’une ampleur sans précédent, traités dans une littérature de responsa considérable.
Les agounot : des dizaines de milliers de femmes dont le mari avait disparu sans preuve de décès. Les décisionnaires ont assoupli les exigences de témoignage, en s’appuyant sur des précédents anciens. Les responsa d’Ephraïm Oshry, écrites dans le ghetto de Kovno, et celles de Yitzhak Herzog sont les plus citées.
Les enfants cachés : ceux confiés à des familles chrétiennes ou à des institutions, et les conflits sur leur restitution après 1945 — l’affaire Finaly, en France, est le cas le plus connu.
Les questions du ghetto et du camp : Oshry a consigné celles qui lui étaient posées — jeûner ou non, réciter une bénédiction avant une mort certaine, se procurer des papiers au prix de la vie d’un autre. Ces textes sont un document unique de casuistique en situation extrême.
Les biens et les sépultures : le statut des cendres, l’interdiction de fouiller les sites, les règles de deuil sans corps.
5. Le témoignage
Une part de la réflexion s’est faite hors du registre théologique.
Primo Levi refuse explicitement l’explication religieuse et pose la question de la « zone grise » ;
Elie Wiesel met en scène, dans La nuit et dans Le procès de Shamgorod, un procès intenté à Dieu — reprenant une forme attestée dans la tradition hassidique ;
Paul Celan écrit une poésie qui travaille la langue des bourreaux ;
Emil Fackenheim et Yosef Hayim Yerushalmi ont posé la question de la mémoire et de l’histoire, ce dernier montrant dans Zakhor que le judaïsme a longtemps mémorisé sans écrire d’histoire.
Le débat sur la représentation — ce qu’on peut montrer, dire, fictionner — est une part entière du dossier, et il a été porté par des historiens, des cinéastes et des philosophes autant que par des théologiens.
La mahloket
Peut-on encore parler de providence ?
Les cadres disponibles — le châtiment, le martyre, l’épreuve — ne s’appliquent pas, ou mal. Des auteurs ont proposé le retrait divin, la fin de la toute-puissance, ou le refus de toute explication. La question posée aux sept voix : que peut-on dire, et surtout que ne doit-on pas dire ?
Le Beit Midrash classique
La tradition a toujours su que certaines questions n’ont pas de réponse : Moïse demande à voir la gloire et on lui montre le dos ; Job reçoit des questions et non des explications. Ce qui est interdit, c’est d’expliquer le malheur d’autrui — Dieu blâme les amis de Job, qui l’avaient défendu. Après 1945, la première obligation est celle-là : ne pas justifier. Ensuite viennent le deuil et la reconstruction.
Orthodoxie moderne
Soloveitchik a déplacé la question, et l’orthodoxie moderne l’a largement suivi : le « pourquoi » est sans réponse, la question juive est « que dois-je faire ». Berkovits a proposé le hester panim, l’occultation de la face, qui a l’avantage d’être un concept biblique et non une invention. Aucune de ces réponses n’est satisfaisante, et aucune ne prétend l’être : ce sont des manières de continuer à parler sans mentir.
Monde haredi et litvak
On ne demande pas de comptes au Ciel, et l’on ne prétend pas savoir. Les décrets dépassent l’entendement, et la réponse est de rebâtir : des communautés, des yeshivot, des familles. C’est ce qui a été fait, et le monde haredi d’aujourd’hui est le résultat de cette décision. Quant à ceux qui ont cherché des fautes à imputer, ils ont été condamnés, et il fallait les condamner.
Hassidisme
Le hassidisme a une tradition de procès intenté à Dieu, et elle a servi : à Kotzk, à Berditchev, et dans les baraques. Plaider contre le Ciel est une forme de foi, non son contraire, et l’on continue ensuite l’office. Ce que le hassidisme a maintenu, ce sont les mélodies : des communautés entières détruites, et leurs airs chantés aujourd’hui par leurs descendants. Ce n’est pas une réponse, c’est une survie.
Massorti
Le judaïsme massorti refuse la théodicée et tient que la Shoah n’a pas de sens théologique à trouver. Ce qu’il retient, c’est l’exigence formulée par Greenberg : ne rien dire qu’on ne pourrait pas dire devant des enfants brûlés. Ce critère ne fonde pas de doctrine, mais il élimine beaucoup de discours, et c’est peut-être ce dont on avait le plus besoin.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé a récusé explicitement toute lecture par la faute et a fait de Yom ha-Choah une date centrale de son calendrier. Il tient que l’alliance subsiste, mais que son mode a changé : depuis 1945, elle est volontaire, comme Greenberg l’a formulé. Le mouvement souligne aussi le devoir d’enseigner, et de le faire avec les historiens plutôt qu’avec des explications religieuses.
Monde séfarade et mizrahi
Les communautés séfarades et orientales ont été touchées de manière très inégale — la Grèce et les Balkans ravagés, l’Afrique du Nord soumise à des lois raciales et à des camps, et des communautés épargnées par la déportation. Leur mémoire a été longtemps marginalisée dans les récits dominants, et cette marginalisation est un dossier en soi. Dans la liturgie, ces communautés ont intégré la commémoration à leurs propres formes de deuil collectif.
Où en est la discussion
Aucune voix ne propose d’explication, et toutes écartent la même : l’imputation d’une faute. La voix classique rappelle l’interdit de justifier le malheur d’autrui. L’orthodoxie moderne retient le déplacement de Soloveitchik et l’occultation de la face chez Berkovits. La voix haredi répond par la reconstruction. Le hassidisme maintient le procès et l’office. La voix massorti retient le critère de Greenberg. La voix réformée récuse la lecture par la faute et donne la préséance aux historiens. La voix séfarade rappelle une mémoire longtemps marginalisée. Justin reconnaît que sa tradition a parlé là où il fallait se taire.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. La formule « à cause de nos fautes »
Master
Liturgie
12-18 mois
Hypothèse. Aucun courant majeur n’a supprimé cette formule de la liturgie des fêtes après 1945, y compris parmi ceux qui refusent d’appliquer cette explication à la Shoah, et les rares modifications sont datables et localisées.
État de la question
Le constat est courant ; sa vérification systématique n’a pas été publiée.
Corpus
Mahzorim orthodoxes, massorti et réformés d’avant et d’après 1945 ; débats des commissions liturgiques.
Méthode
Comparer les éditions successives.
Ce qui la réfuterait : Des suppressions dans un rituel de large diffusion.
H2. Les responsa du ghetto
Doctorat
Halakha / histoire
4-5 ans
Hypothèse. Les responsa écrites en situation par Ephraïm Oshry et d’autres présentent une structure argumentative conforme aux normes du genre, ce qui contredit l’idée d’un droit suspendu en situation extrême.
État de la question
Le corpus est édité ; son analyse formelle reste peu développée.
Corpus
Michné Halakhot et responsa d’Oshry ; responsa de Herzog et de Weinberg ; décisions rendues dans les ghettos.
Méthode
Analyser la structure des responsa et leurs sources citées.
Ce qui la réfuterait : Une argumentation étrangère aux normes du genre.
H3. Le choix du 27 nissan
Master
Histoire contemporaine
12-18 mois
Hypothèse. Le choix de cette date résulte d’un compromis entre la mémoire de l’insurrection du ghetto de Varsovie et les contraintes du calendrier religieux, ce que documentent les débats parlementaires et rabbiniques de 1949-1951.
État de la question
Les grandes lignes sont connues ; le détail des débats mérite une synthèse française.
Corpus
Débats de la Knesset (1951) ; positions du grand rabbinat ; propositions concurrentes (10 tévet, 9 av, 14 nissan).
Méthode
Dépouillement des archives parlementaires et rabbiniques.
Ce qui la réfuterait : Une décision prise sans référence aux contraintes calendaires.
H4. Le procès de Dieu
Master
Littérature / folklore
12-18 mois
Hypothèse. La forme du procès intenté à Dieu est attestée dans la tradition hassidique avant le XXe siècle, et les récits situés dans les camps s’inscrivent dans cette forme plutôt qu’ils ne l’inventent.
État de la question
L’antériorité hassidique est admise ; les témoignages sur les camps sont discutés quant à leur historicité.
Corpus
Récits sur Lévi Yitshaq de Berditchev ; din Torah hassidiques ; témoignages sur Auschwitz ; Wiesel, Le procès de Shamgorod.
Méthode
Comparer les structures narratives.
Ce qui la réfuterait : Une absence d’attestation antérieure au XXe siècle.
H5. Les mémoires séfarades
Doctorat
Histoire / mémoire
3-4 ans
Hypothèse. La place des communautés séfarades et orientales dans les commémorations institutionnelles est restée marginale jusqu’aux années 1990, et son évolution est mesurable dans les programmes scolaires et les cérémonies.
État de la question
Le constat est formulé par plusieurs travaux récents ; sa mesure reste à conduire.
Corpus
Programmes de Yom ha-Choah ; manuels scolaires israéliens et français ; publications de Yad Vashem ; travaux sur la Grèce, les Balkans et l’Afrique du Nord.
Méthode
Analyse de contenu diachronique.
Ce qui la réfuterait : Une présence stable de ces mémoires dès les premières décennies.
Bibliographie sélective
Théologie
Berkovits, Eliezer. Faith after the Holocaust. New York : Ktav, 1973.
Fackenheim, Emil L. La présence de Dieu dans l’histoire. Lagrasse : Verdier, 1980.
Jonas, Hans. Le concept de Dieu après Auschwitz. Paris : Rivages, 1994.
Levinas, Emmanuel. « La souffrance inutile ». Dans Entre nous. Paris : Grasset, 1991.
Soloveitchik, Joseph B. Qol Dodi Dofeq [Fate and Destiny]. Hoboken : Ktav, 2000.
Histoire et mémoire
Friedländer, Saul. L’Allemagne nazie et les Juifs. 2 vol. Paris : Seuil, 1997-2008.
Katz, Steven T., Shlomo Biderman et Gershon Greenberg, dir. Wrestling with God. New York : Oxford University Press, 2007.
Yerushalmi, Yosef Hayim. Zakhor : histoire juive et mémoire juive. Paris : La Découverte, 1984.