Deux mille sept cents feuillets, environ un million huit cent mille mots, trente-sept traités commentés : le Talmud de Babylone est le livre que le judaïsme a le plus étudié, et l’un des plus difficiles au monde. Il ne se lit pas, il s’étudie — à deux voix, en chantant, en discutant. Sa langue est un mélange d’hébreu et d’araméen ; son argumentation procède par questions, objections et réponses ; il conserve les avis rejetés à côté de ceux qui l’emportent. Et une part considérable de son texte n’est attribuée à personne.
1. Ce que c’est
La structure. Une phrase de la Mishna — la michna —, puis sa discussion — la guemara. Le Talmud de Babylone commente 37 des 63 traités de la Mishna ; il ignore presque entièrement l’ordre des Semences, sauf Berakhot, et celui des Puretés, sauf Nidda — parce que les lois agricoles ne s’appliquent qu’en terre d’Israël et que les lois de pureté sont largement suspendues.
La sugya. L’unité de base : une discussion suivie qui pose une question, propose une réponse, objecte, distingue, cite une source ancienne (baraita), tranche ou conclut par teiqou — la question reste ouverte. Le mouvement est dialectique, et il est souvent plus important que la conclusion.
Le contenu. Droit, mais aussi récits, médecine, astronomie, magie, démonologie, interprétation des rêves, biographies de maîtres (voir L’aggada). Le traité Baba Batra traite des servitudes et des murs mitoyens ; Berakhot discute les rêves sur dix pages ; Guittin raconte la destruction de Jérusalem.
La pagination. Celle de l’édition Bomberg (1520-1523) est devenue universelle : une référence comme b. Berakhot 2a désigne la même page dans toutes les éditions, jusqu’aux applications actuelles.
2. La formation
Les académies. Soura, fondée par Rav vers 219, Poumbedita, Nehardea détruite en 259 : des centres d’étude sous domination sassanide, avec un exilarque reconnu par le pouvoir (voir De Yavné aux Amoraïm).
Les générations. Sept générations d’Amoraïm, de Rav et Chmouel au IIIe siècle à Ravina et Rav Achi vers 500. La tradition attribue à ces deux derniers « la fin de l’enseignement » (b. Baba Metsia 86a), formule qui a été lue comme la clôture du Talmud.
Les stammaïm. La recherche récente, à la suite de David Weiss Halivni et de Shamma Friedman, distingue les énoncés attribués — brefs, souvent en hébreu — et le texte anonyme qui les relie, argumente, objecte et harmonise. Ce stam, qui forme la majeure partie du Talmud, serait l’œuvre de rédacteurs postérieurs, actifs aux VIe-VIIe siècles. La conséquence est considérable : l’argumentation dialectique qui fait la réputation du Talmud serait largement le fait de ses éditeurs, non des maîtres qu’il cite.
Les savoraïm, entre les Amoraïm et les Gueonim, ont ajouté des passages introductifs et des conclusions ; la tradition géonique le rapporte, et l’analyse textuelle le confirme.
3. Le milieu sassanide
Un champ de recherche actif depuis vingt ans étudie le Talmud dans son environnement iranien : la culture zoroastrienne, le droit sassanide, la langue moyen-perse. Yaakov Elman a montré que les débats sur le mariage, la pureté et le droit des contrats se comprennent mieux en regard du droit sassanide ; Shai Secunda a comparé les discussions rabbiniques et les textes pehlevis. Des mots persans figurent dans le Talmud, et des institutions — la cour de l’exilarque, les rapports avec les mages — y apparaissent.
4. La transmission et l’étude
Les manuscrits : un seul manuscrit complet, celui de Munich (1342) ; de nombreux fragments de la Genizah ; les Diqdouqé Soferim de Rabbinovicz ont relevé les variantes (voir La censure des livres juifs).
La page imprimée : au centre le texte, à l’intérieur Rachi, à l’extérieur les Tossafot, et autour les renvois et les décisionnaires. Rachi explique, les Tossafot objectent : la page est elle-même une dispute.
Les méthodes d’étude : le pilpoul d’Europe orientale, critiqué pour sa subtilité ; la méthode analytique de Brisk, fondée par Hayim Soloveitchik à la fin du XIXe siècle, qui dégage les concepts sous-jacents aux règles ; l’approche historico-critique des universités.
Le daf yomi : une page par jour, proposé par Meir Shapiro en 1923, qui achève le Talmud en sept ans et demi ; le cycle rassemble aujourd’hui des dizaines de milliers de participants et des cérémonies de clôture de masse.
Les traductions et les accès : Steinsaltz en hébreu et en anglais, Artscroll, le projet Sefaria qui met le texte et ses commentaires en ligne librement. L’étude du Talmud par des femmes, longtemps exceptionnelle, s’est largement développée depuis les années 1970.
La mahloket
Le stam a-t-il une autorité propre ?
Si la majeure partie du Talmud est l’œuvre de rédacteurs anonymes postérieurs aux maîtres cités, que devient l’autorité de ses raisonnements ? La question, posée par la recherche, touche à la manière dont on étudie. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
Le Talmud est un tout, et il a été reçu comme tel. Les sages ont enseigné, leurs disciples ont transmis, des rédacteurs ont mis en ordre — la tradition le dit elle-même en parlant de Ravina et Rav Achi, puis des savoraïm. Ce qui fait autorité, ce n’est pas la signature d’un maître sur chaque ligne, c’est la réception par le peuple d’Israël du livre entier.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne enseigne la distinction des couches, et elle observe qu’elle a des effets pratiques : les décisionnaires ont parfois tranché en s’appuyant sur une argumentation anonyme, et savoir qu’elle est tardive change la manière d’évaluer un argument. Cela ne remet pas en cause l’autorité du Talmud reçu ; cela modifie la manière de le lire.
Monde haredi et litvak
On étudie le Talmud comme il a été transmis, avec Rachi et les Tossafot, et l’on ne découpe pas le texte en couches. Les théories des universités changent tous les vingt ans ; la Torah reste. Ce qui compte est de comprendre la sugya, non de deviner qui a écrit quelle phrase.
Hassidisme
Le hassidisme relève que le Talmud conserve les questions sans réponse — teiqou — et qu’il enseigne autant par sa manière que par ses conclusions. Celui qui étudie entre dans une conversation ; la voix anonyme est celle de la conversation elle-même. Le Talmud n’est pas un livre d’auteurs, c’est une maison d’étude mise par écrit.
Massorti
Historiquement, la thèse de Halivni et de Friedman est bien établie, et elle éclaire la formation du texte. Le judaïsme massorti tient que reconnaître le travail des rédacteurs augmente l’intérêt du Talmud plutôt qu’il ne le diminue : on voit une tradition se construire. Il observe que cette connaissance permet aussi de distinguer ce qui est un enseignement ancien de ce qui est une harmonisation tardive.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé n’attribue pas d’autorité normative au Talmud, et il l’étudie comme un monument intellectuel majeur. Il relève que la découverte du stam montre le Talmud comme une œuvre littéraire construite, avec un projet, et que cela en fait un objet d’étude plus riche encore. L’autorité ne vient pas de l’ancienneté d’une phrase.
Monde séfarade et mizrahi
Les Gueonim et les décisionnaires séfarades ont très tôt distingué ce qui était une décision transmise et ce qui était une argumentation. Maïmonide a codifié en écartant la dialectique pour ne garder que les conclusions, ce qui lui a été reproché. Cette tradition a toujours su que la sugya et la décision étaient deux choses différentes.
Où en est la discussion
L’autorité du Talmud reçu n’est pas contestée ; la nature du stam modifie la lecture. La voix classique fonde l’autorité sur la réception. L’orthodoxie moderne distingue l’autorité du livre et l’évaluation des arguments. La voix haredi refuse le découpage en couches. Le hassidisme voit dans la voix anonyme celle de la maison d’étude. La voix massorti tient la thèse pour un gain. La voix réformée étudie le Talmud sans lui reconnaître d’autorité normative. La voix séfarade rappelle la distinction ancienne entre argument et décision. Justin retrouve dans l’argument de la réception celui du canon.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Les couches du Talmud
Doctorat
Talmud
4-5 ans
Hypothèse. Les passages anonymes présentent des traits linguistiques — proportion d’araméen, connecteurs, formules d’objection — statistiquement distincts des énoncés attribués, sur un échantillon de traités entiers.
État de la question
La thèse est admise ; sa vérification quantitative à grande échelle reste partielle.
Corpus
Traités Baba Metsia, Qiddouchin, Chabbat ; manuscrits ; parallèles du Yerouchalmi.
Méthode
Analyse statistique assistée par ordinateur.
Ce qui la réfuterait : Une distribution continue sans rupture entre les deux types.
H2. Le droit sassanide
Doctorat
Iranologie / Talmud
4-5 ans
Hypothèse. Les règles talmudiques sur le mariage et la propriété répondent à des institutions sassanides identifiables, et les divergences avec le Yerouchalmi sur ces points en dépendent.
État de la question
Le champ est actif depuis Elman et Secunda.
Corpus
Madayan i Hazar Dadestan ; textes pehlevis ; traités talmudiques correspondants ; Yerouchalmi.
Méthode
Comparaison institutionnelle et lexicale.
Ce qui la réfuterait : Des divergences explicables par la seule tradition interne.
H3. La clôture du Talmud
Master
Historiographie
12-18 mois
Hypothèse. La formule attribuant à Ravina et Rav Achi « la fin de l’enseignement » ne désigne pas une clôture rédactionnelle, et sa lecture comme date de clôture est due à l’Épître de Rav Chérira et à ses interprètes.
État de la question
La lecture traditionnelle est contestée depuis Halivni.
Corpus
b. Baba Metsia 86a ; Épître de Rav Chérira ; commentateurs médiévaux.
Méthode
Analyse du passage et de sa réception.
Ce qui la réfuterait : Un sens de clôture attesté dans les sources amoraïques.
H4. Le daf yomi
Master
Sociologie religieuse
12-18 mois
Hypothèse. La diffusion du cycle quotidien a modifié la sociologie de l’étude du Talmud en l’ouvrant à des publics non rabbiniques, ce qui est mesurable par la participation aux cérémonies de clôture depuis 1931.
État de la question
La croissance est visible ; sa mesure historique est partielle.
Corpus
Archives du mouvement ; presse juive ; données des cérémonies de clôture ; statistiques des applications numériques.
Méthode
Analyse diachronique de la participation.
Ce qui la réfuterait : Une participation stable et limitée aux milieux d’étude.
H5. L’étude du Talmud par les femmes
Master
Sociologie religieuse
12-18 mois
Hypothèse. L’ouverture de l’étude talmudique aux femmes dans le monde orthodoxe depuis les années 1970 suit la diffusion d’institutions identifiables, et son rythme diffère nettement entre Israël, les États-Unis et l’Europe.
État de la question
Le phénomène est décrit ; sa cartographie manque.
Corpus
Programmes de Stern College, Drisha, Matan, Nishmat ; responsa sur la question ; données d’inscription.
Méthode
Histoire institutionnelle comparée.
Ce qui la réfuterait : Un rythme identique dans les trois aires.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Strack, Hermann L., et Günter Stemberger. Introduction au Talmud et au Midrash. Paris : Cerf, 1986.
Halivni, David Weiss. The Formation of the Babylonian Talmud. New York : Oxford University Press, 2013.
Steinsaltz, Adin. Introduction au Talmud. Paris : Albin Michel, 2002.
Études
Friedman, Shamma. Talmud Arukh: Bava Metzia VI. New York : Jewish Theological Seminary, 1996 [hébreu].
Rubenstein, Jeffrey L. The Culture of the Babylonian Talmud. Baltimore : Johns Hopkins University Press, 2003.
Secunda, Shai. The Iranian Talmud. Philadelphie : University of Pennsylvania Press, 2014.
Heller, Marvin J. Printing the Talmud: A History of the Individual Treatises. Leyde : Brill, 1999.