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I. Tanakh et parshanut

Les commentateurs et les Miqraot Guedolot

Une page, dix siècles de conversation

Ouvrez une page des Miqraot Guedolot, la « grande Bible rabbinique » : au centre, quelques versets ; autour, le targum, Rachi, ibn Ezra, Nahmanide, Sforno, le Rachbam, les notes massorétiques, et parfois dix autres commentaires en caractères serrés. La page est une conversation à travers les siècles, où un Troyen du XIe siècle répond à un Andalou du XIIe, et où un Catalan du XIIIe les juge tous deux. Ce module présente les commentateurs et la question qui les divise : faut-il s’en tenir au sens simple ?

1. La page

La Bible rabbinique. Daniel Bomberg publie à Venise la première édition en 1517 ; la deuxième, en 1524-1525, éditée par Jacob ben Hayyim, fixe le texte massorétique pour quatre siècles et sert de base aux premières éditions critiques. Le format se développe ensuite : chaque édition ajoute des commentaires, jusqu’aux éditions de Varsovie et de Vilna au XIXe siècle.

La massore. Les notes marginales des massorètes comptent les mots, signalent les formes rares, les lectures (qeré) différentes de l’écrit (ketiv). Elles sont l’instrument de la fixation du texte (voir La fabrique de la Bible).

Le principe. On n’étudie pas la Bible seule : on l’étudie avec ses commentateurs. L’expression « Rachi sur le Pentateuque » (Houmach Rachi) désigne l’enseignement élémentaire des enfants ashkénazes depuis des siècles.

2. Les commentateurs

CommentateurÉpoque et lieuMéthode
Saadia GaonXe s., BabylonieTraduction arabe (Tafsir) et commentaires ; lecture rationnelle, polémique contre les Karaïtes ; le sens obvie prévaut sauf s’il contredit la raison, les sens ou la tradition
Rachi1040-1105, Troyes« Je ne viens que pour le sens simple et pour l’aggada qui établit le sens des mots » (sur Gn 3,8) ; il sélectionne dans le midrash ce qui éclaire le texte ; concision extrême
RachbamVers 1085-1158, petit-fils de RachiLe pechat radical, jusqu’à lire Gn 1,5 — « il y eut un soir, il y eut un matin » — comme commençant le jour au matin, ce qui contredit la halakha ; il rapporte que Rachi lui aurait avoué qu’il réécrirait ses commentaires selon les sens simples nouveaux
Abraham ibn Ezra1089-1164, Tudèle puis l’EuropeGrammaire, précision, rationalisme ; il classe les méthodes d’interprétation dans son introduction, et laisse des allusions voilées sur des passages postmosaïques du Pentateuque — « le secret des douze »
Radak (David Qimhi)1160-1235, NarbonneGrammairien et lexicographe ; commentaires sur les Prophètes ; répond aux lectures chrétiennes
Nahmanide (Ramban)1194-1270, Gérone puis AcreDiscute Rachi et ibn Ezra, souvent pour les réfuter ; allusions kabbalistiques « par voie de vérité » ; attention à la psychologie des personnages et à la structure des récits
Gersonide (Ralbag)1288-1344, ProvencePhilosophe et astronome ; dégage des « leçons » (toalyot) morales et philosophiques de chaque récit
Abravanel1437-1508, Portugal, Espagne, ItalieQuestions préalables à chaque section, attention historique et politique, comparaison avec les institutions de son temps
SfornoVers 1475-1550, ItalieLecture concise, humaniste, philosophique
Malbim1809-1879, Europe orientaleRefuse l’existence de synonymes dans la Bible : chaque mot a un sens propre ; réponse à la critique moderne

3. Pechat et derach

La distinction. Le pechat est le sens simple, contextuel, grammatical ; le derach est le sens tiré par l’interprétation midrashique (voir Le midrash). La règle talmudique — « un verset ne sort pas de son sens littéral » — pose qu’ils coexistent.

L’école de France du nord. Rachi, le Rachbam, Joseph Bekhor Chor, Joseph Qara : un mouvement vers le sens simple qui culmine au XIIe siècle. Plusieurs historiens l’ont rapproché du retour au sens littéral chez les Victorins à Paris, avec qui des échanges sont attestés (voir L’hébraïsme chrétien), et de la polémique avec le christianisme, qui s’appuyait sur les lectures figurées.

Le conflit avec la halakha. Quand le sens simple contredit la loi reçue, que faire ? Le Rachbam le dit sans détour : la halakha a ses sources propres, et le commentaire ne la menace pas. Ibn Ezra est plus prudent. Nahmanide réintègre la tradition dans le sens. Cette tension est le cœur du genre.

Le sens simple et la critique. Les allusions d’ibn Ezra, la question des anachronismes, l’attention aux doublets ont été relevées par Spinoza, qui s’en réclame, pour fonder sa critique du Pentateuque. La tradition des commentateurs a donc préparé, en partie malgré elle, la critique biblique moderne.

4. Les commentateurs modernes

La mahloket

Le pechat a-t-il le dernier mot ?

Le Rachbam lit le sens simple jusqu’à contredire la halakha ; Nahmanide réintègre la tradition ; Rachi combine les deux ; la critique moderne pousse le sens simple jusqu’à l’histoire des textes. La question posée aux sept voix : quel sens gouverne l’interprétation ?

Le Beit Midrash classique

Le Talmud a posé la règle : un verset ne sort pas de son sens littéral, et il porte aussi d’autres sens. Le pechat ne décide pas de la halakha, qui a ses propres sources ; il ne l’abolit pas non plus. Rachi a trouvé l’équilibre : le sens simple d’abord, et le midrash qui l’éclaire. C’est pourquoi on l’apprend aux enfants avant tout autre.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne honore le Rachbam et ibn Ezra, qui ont montré qu’on peut lire le texte avec toute la rigueur grammaticale sans craindre pour la loi. Nehama Leibowitz a appris à des générations à comparer les commentateurs et à chercher ce qui, dans le texte, avait provoqué chacune de leurs lectures. Le dernier mot n’appartient à personne ; il appartient à la conversation.

Monde haredi et litvak

On étudie le texte avec Rachi et les commentateurs reçus, et l’on ne met pas le pechat au-dessus de la tradition. Les commentateurs n’ont jamais contredit la loi dans la pratique ; quand le Rachbam propose une lecture contraire, il ne propose pas de changer l’usage. Le sens simple est un sens parmi d’autres, et le plus haut n’est pas le plus simple.

Hassidisme

Le hassidisme lit la Torah comme une parole vivante qui parle à l’âme : le sens simple est le vêtement, et sous le vêtement il y a un corps et une âme, comme le dit le Zohar. Celui qui ne lit que le vêtement voit un récit ; celui qui lit plus loin voit une lumière. Le pechat est nécessaire, et il n’est que la porte.

Massorti

Historiquement, le pechat des commentateurs médiévaux a préparé la critique moderne : ibn Ezra a vu les passages postmosaïques, et Spinoza l’a cité. Le judaïsme massorti tient que la critique historique est la continuation du pechat par d’autres moyens, et que le commentaire Etz Hayim en témoigne. Le sens simple d’aujourd’hui inclut l’histoire du texte.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a adopté la critique biblique dès le XIXe siècle et relit les commentateurs comme des interlocuteurs plutôt que comme des autorités. Il retient que le pechat médiéval était déjà une audace, et que la liberté d’interprétation fait partie de la tradition elle-même. Le dernier mot, pour lui, revient au lecteur informé.

Monde séfarade et mizrahi

Les commentateurs séfarades — ibn Ezra, Radak, Abravanel — ont été les maîtres du sens simple et de la grammaire, et ils ont formé une école qui refusait les lectures forcées. Leur connaissance de l’arabe et de la grammaire arabe leur donnait des outils que d’autres n’avaient pas. Le pechat est, pour une large part, un héritage séfarade.

Où en est la discussion

Le sens simple est reconnu par toutes les voix, et sa place diffère. La voix classique retient l’équilibre de Rachi. L’orthodoxie moderne place le dernier mot dans la conversation des commentateurs. La voix haredi refuse de mettre le pechat au-dessus de la tradition. Le hassidisme en fait la porte du texte. La voix massorti voit la critique comme sa continuation. La voix réformée confie le dernier mot au lecteur informé. La voix séfarade rappelle l’origine grammaticale du pechat. Justin reconnaît dans le vêtement, le corps et l’âme du Zohar l’image d’Origène.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le pechat de Rachi

  • Doctorat
  • Histoire de l’exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. La proportion de matériel midrashique dans le commentaire de Rachi sur le Pentateuque diminue dans les couches rédactionnelles tardives, ce qui confirme le propos rapporté par le Rachbam sur une révision souhaitée.

État de la question
Les couches rédactionnelles de Rachi sont étudiées par Grossman et Gelles.
Corpus
Manuscrits du commentaire de Rachi ; témoignage du Rachbam sur Gn 37,2 ; éditions critiques.
Méthode
Comparaison des couches manuscrites.

Ce qui la réfuterait : Une proportion stable dans toutes les couches.

H2. Les Victorins et l’école de France du nord

  • Doctorat
  • Histoire intellectuelle
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les lectures littérales d’André de Saint-Victor reprennent des interprétations identifiables du Rachbam et de Joseph Bekhor Chor, ce qui établit une transmission directe.

État de la question
Les contacts sont attestés depuis Smalley ; les correspondances précises sont discutées.
Corpus
André de Saint-Victor, commentaires ; Rachbam ; Joseph Bekhor Chor ; Joseph Qara.
Méthode
Comparaison verset par verset.

Ce qui la réfuterait : Des correspondances explicables par le texte seul.

H3. Le « secret des douze »

  • Master
  • Histoire de l’exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les passages visés par les allusions d’ibn Ezra sont identifiables et correspondent à ceux que Spinoza retient comme postmosaïques, ce qui établit la dépendance de Spinoza.

État de la question
La dépendance est affirmée par Spinoza lui-même ; l’identification des passages est discutée.
Corpus
Ibn Ezra sur Dt 1,2 ; Gn 12,6 ; 22,14 ; Dt 3,11 ; Spinoza, Traité théologico-politique VIII.
Méthode
Comparaison des listes.

Ce qui la réfuterait : Des listes divergentes.

H4. Nehama Leibowitz

  • Master
  • Didactique
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les « feuilles » de Nehama Leibowitz ont fixé un canon des commentateurs enseigné dans les écoles israéliennes, mesurable par la fréquence de citation dans les manuels scolaires postérieurs.

État de la question
Son influence est reconnue ; sa mesure n’a pas été faite.
Corpus
Les Gilyonot (1942-1971) ; manuels scolaires israéliens ; programmes officiels.
Méthode
Analyse de citations.

Ce qui la réfuterait : Une absence de corrélation entre ses choix et les manuels.

H5. Le Malbim et la synonymie

  • Master
  • Linguistique / exégèse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le principe de non-synonymie du Malbim est une réponse délibérée à la critique des doublets, et il est formulé pour neutraliser l’argument documentaire.

État de la question
Le contexte polémique est connu ; la démonstration reste à conduire.
Corpus
Malbim, Ayelet ha-Chahar et commentaires ; critique biblique allemande contemporaine.
Méthode
Analyse de l’argumentation et de ses cibles.

Ce qui la réfuterait : Une formulation indépendante de la critique moderne.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Sæbø, Magne, dir. Hebrew Bible / Old Testament: The History of Its Interpretation. Vol. I/2. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 2000.
  • Greenberg, Moshe, dir. Parshanut ha-Miqra ha-Yehoudit. Jérusalem : Bialik, 1983.
  • Grossman, Avraham. Rashi. Oxford : Littman Library, 2012.

Études

  • Lockshin, Martin I. Rabbi Samuel ben Meir’s Commentary on Genesis. Lewiston : Mellen, 1989.
  • Simon, Uriel. Four Approaches to the Book of Psalms. Albany : SUNY Press, 1991.
  • Halivni, David Weiss. Peshat and Derash. New York : Oxford University Press, 1991.
  • Leibowitz, Nehama. Studies in Bereshit. Jérusalem : World Zionist Organization, 1972.

Voir aussi