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VI. Histoire

L’époque du Second Temple

Six siècles, plusieurs groupes, et d’où sortent deux traditions

Entre le retour d’exil et la destruction de 70, six siècles : un Temple rebâti modeste puis agrandi jusqu’à devenir l’un des sanctuaires les plus vastes du monde antique ; une province perse, puis grecque, puis un royaume indépendant, puis une province romaine ; des pharisiens, des sadducéens, des esséniens, des zélotes, des communautés de diaspora qui lisent la Torah en grec. Ce que nous appelons le judaïsme rabbinique et le christianisme sortent tous deux de cette période. Il n’y avait pas alors un judaïsme, dit une partie de la recherche, mais des judaïsmes.

1. L’époque perse (539-332)

Le retour, la reconstruction du Temple en 515, la province de Yehoud, Esdras et Néhémie, la lecture publique de la Torah (voir Le retour d’exil et Ezra-Nehemya). La période voit probablement la mise en forme du Pentateuque, dont une hypothèse fait une « autorisation impériale » perse — thèse discutée. À Éléphantine, en Haute-Égypte, une colonie militaire judéenne possède son propre temple et correspond avec Jérusalem et Samarie (papyrus de 419 et 407) : le judaïsme de cette époque n’est pas centré sur un seul sanctuaire.

2. L’époque hellénistique (332-63)

Les Lagides et les Séleucides. Après Alexandre, la Judée passe sous l’autorité ptolémaïque, puis séleucide après 200. À Alexandrie, la communauté juive traduit la Torah en grec — la Septante, au IIIe siècle —, et la Lettre d’Aristée en fait un récit de fondation.

L’hellénisation. Une partie de l’élite de Jérusalem adopte les institutions grecques ; 2 M 4 décrit la construction d’un gymnase sous le grand prêtre Jason. Le conflit est d’abord interne.

La crise. Antiochos IV profane le Temple en 167 et interdit la circoncision, le chabbat et l’étude. La révolte des Maccabées aboutit à la purification du Temple en 164 (voir Hanoukka) puis à l’indépendance. Le livre de Daniel est écrit dans ce contexte (voir Daniel).

Les Hasmonéens cumulent sacerdoce et royauté, ce qui choque une partie des pieux ; ils conquièrent l’Idumée et la Galilée et imposent la circoncision à des populations. La dynastie se déchire au Ier siècle, et les deux prétendants font appel à Rome : Pompée entre dans Jérusalem en 63.

3. Les groupes

GroupeCe que les sources en disentDifficultés
PharisiensTradition des pères non écrite, résurrection, providence et liberté ; influence sur le peuple selon JosèpheSources hostiles (évangiles) ou tardives et idéalisantes (rabbiniques) ; le lien direct avec les rabbins est admis mais discuté
SadducéensLiés au sacerdoce ; refusent la tradition orale et la résurrectionAucun texte d’eux ; tout vient de leurs adversaires
EsséniensCommunautés rigoristes, propriété commune, pureté ; décrits par Philon, Josèphe et PlineIdentification avec Qumrân majoritaire mais discutée
La « quatrième philosophie »Selon Josèphe, fondée par Judas le Galiléen : pas d’autre maître que DieuLes zélotes et les sicaires sont des groupes distincts, apparus plus tard
SamaritainsTemple sur le Garizim, détruit par Jean Hyrcan vers 110 ; Pentateuque propreRupture progressive plutôt que schisme daté
DiasporaAlexandrie, Antioche, Rome, Babylonie ; Philon d’AlexandrieMajorité démographique des juifs, souvent absente des récits centrés sur Jérusalem

Qumrân. Les manuscrits découverts depuis 1947 ont transformé la connaissance de la période : plus de neuf cents manuscrits, dont un quart de textes bibliques, des règles communautaires, des commentaires, des calendriers. Le module prévu Qumrân en traitera en détail.

4. L’époque romaine (63 av. — 70 apr.)

Hérode (37-4) : roi client de Rome, iduméen, bâtisseur — Césarée, Massada, Hérodion, et l’agrandissement du Temple, dont l’esplanade subsiste. Josèphe décrit un règne de grandeur et de terreur.

Les procurateurs. Après 6 de l’ère commune, la Judée est gouvernée par des préfets puis des procurateurs, dont Ponce Pilate (26-36), attesté par une inscription de Césarée. La période voit des prophètes et des prétendants, des émeutes, et la naissance du mouvement de Jésus.

La guerre (66-70). La révolte éclate en 66, les factions s’entre-déchirent à Jérusalem, Titus prend la ville en 70 et le Temple est incendié le 9 ou le 10 av. Massada tombe en 73 ou 74. L’arc de Titus, à Rome, montre la procession du chandelier. Josèphe, général juif passé aux Romains, écrit la Guerre des Juifs — la source principale, et la plus partiale.

5. « Judaïsme » ou « judaïsmes » ?

La thèse. Jacob Neusner et d’autres ont proposé de parler de « judaïsmes » au pluriel : chaque groupe aurait eu son système, sa vision, son canon. La thèse a eu un grand succès, en particulier pour dégager l’étude de la période d’une lecture rétrospective à partir du judaïsme rabbinique ou du christianisme.

Les objections. E. P. Sanders a proposé la notion de « judaïsme commun » (common Judaism) : un ensemble partagé par la plupart — le Temple, la Torah, le chabbat, la circoncision, les règles alimentaires, le Dieu unique —, à l’intérieur duquel les groupes se distinguent. D’autres remarquent que les groupes se combattaient précisément parce qu’ils se reconnaissaient dans un même cadre.

Le mot. Le grec Ioudaismos apparaît en 2 M 2,21 pour désigner la manière de vivre juive par opposition à l’hellénisme. Plusieurs chercheurs estiment que le mot désignait alors une appartenance ethnique et géographique — « judéen » — plutôt qu’une religion au sens moderne, et que la traduction par « judaïsme » est anachronique. Le débat sur « juif » ou « judéen » est vif dans la recherche actuelle.

La mahloket

Faut-il parler de « judaïsmes » ?

La pluralité des groupes est un fait ; l’existence d’un cadre commun aussi. Le pluriel permet de lire la période sans la réduire à ce qui en est sorti ; il risque aussi de dissoudre ce qui liait les groupes. La question posée aux sept voix.

Le Beit Midrash classique

Les sources rabbiniques connaissent les divisions : la Mishna oppose pharisiens et sadducéens, le Talmud dit que le Temple fut détruit à cause de la haine gratuite. Mais elles parlent d’un seul Israël, qui se querelle. Des frères qui se déchirent restent des frères. Le pluriel dit une vérité sur les divisions et oublie ce sur quoi elles portaient : l’interprétation d’une même Torah.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne accepte la pluralité historique et préfère la notion de judaïsme commun : le Temple, la Torah, les commandements partagés, à l’intérieur desquels on se disputait l’interprétation. Elle observe que le pluriel a aussi une fonction contemporaine : il légitime la pluralité actuelle des courants en lui donnant un précédent. Il faut le savoir pour évaluer l’argument.

Monde haredi et litvak

La Torah a été donnée au Sinaï, et la tradition orale l’accompagne depuis. Ceux qui l’ont refusée — les sadducéens, les autres — sont sortis de la tradition, et l’histoire l’a montré : ils ont disparu. Il y a un judaïsme, et il y a eu des écarts. Parler de plusieurs judaïsmes, c’est mettre sur le même plan ce qui s’est maintenu et ce qui s’est perdu.

Hassidisme

Le hassidisme dit que chaque âme a son chemin dans la Torah, et que soixante-dix visages ont été donnés à chaque parole. La multiplicité n’est pas une faiblesse ; elle est inscrite dans le texte. Mais soixante-dix visages restent les visages d’une même Torah, et ce qui compte est la direction commune.

Massorti

Historiquement, la notion de « judaïsmes » a libéré l’étude de la période de deux lectures rétrospectives — rabbinique et chrétienne — qui voyaient partout leurs propres origines. Le judaïsme massorti l’emploie, en tenant compte des objections de Sanders : un cadre commun et des systèmes distincts. Le débat sur « juif » ou « judéen » lui paraît important, parce qu’il pose la question de ce qu’était alors une religion.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé tient que la pluralité est la condition normale du judaïsme, hier comme aujourd’hui, et que la période du Second Temple le montre. Il retient que les communautés de diaspora — Alexandrie, Éléphantine — pratiquaient un judaïsme différent de celui de Jérusalem, et que leur légitimité n’était pas mise en cause. L’histoire n’a pas connu de judaïsme unique avant le Talmud.

Monde séfarade et mizrahi

Le monde séfarade a toujours su que le judaïsme de Babylonie et celui de la terre d’Israël différaient, et il a hérité des deux — le Talmud de Babylone et des usages palestiniens. La diaspora ancienne, Alexandrie et Babylonie en particulier, était la majorité, et Jérusalem ne la représentait pas à elle seule. Parler de plusieurs centres est plus juste que de parler de plusieurs judaïsmes.

Où en est la discussion

La pluralité est admise et le cadre commun aussi. La voix classique parle d’un seul Israël qui se querelle. L’orthodoxie moderne préfère le judaïsme commun et signale la fonction actuelle du pluriel. La voix haredi invoque la continuité de ce qui a survécu. Le hassidisme pense la pluralité comme soixante-dix visages d’une même Torah. La voix massorti retient l’apport méthodologique du pluriel. La voix réformée y voit la condition normale du judaïsme. La voix séfarade propose de parler de plusieurs centres. Justin note que la notion a libéré aussi l’histoire des origines chrétiennes.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. L’autorisation impériale perse

  • Doctorat
  • Histoire / exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. Aucun document perse n’atteste une procédure d’autorisation de lois locales comparable à celle que suppose la thèse de Frei, et la mise en forme du Pentateuque s’explique sans elle.

État de la question
La thèse de Frei (1984) est largement débattue et souvent critiquée.
Corpus
Documents achéménides ; papyrus d’Éléphantine ; inscription de Letoon ; Esd 7.
Méthode
Réexamen des parallèles invoqués.

Ce qui la réfuterait : Un document perse attestant clairement une telle procédure.

H2. Les papyrus d’Éléphantine

  • Master
  • Papyrologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La correspondance de 407 montre que Jérusalem ne s’oppose pas à l’existence du temple d’Éléphantine, mais seulement aux sacrifices animaux, ce qui indique une centralisation cultuelle encore incomplète.

État de la question
L’interprétation de la réponse est discutée.
Corpus
Papyrus TAD A4.7-A4.10 ; Dt 12 ; Esd-Ne ; papyrus pascal (A4.1).
Méthode
Analyse des requêtes et des réponses.

Ce qui la réfuterait : Une réponse exigeant la fermeture du temple.

H3. « Juif » ou « judéen »

  • Doctorat
  • Histoire / philologie
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le terme Ioudaios désigne au Ier siècle une appartenance ethnique et géographique dans la majorité des emplois, et le sens religieux devient dominant au cours des IIe-IIIe siècles.

État de la question
La thèse de Mason (2007) est très discutée.
Corpus
Josèphe ; Philon ; inscriptions de diaspora ; Nouveau Testament ; 2 M ; papyrus.
Méthode
Classement des emplois par contexte.

Ce qui la réfuterait : Une prédominance du sens religieux dans les emplois du Ier siècle.

H4. Pharisiens et rabbins

  • Doctorat
  • Histoire du judaïsme ancien
  • 3-4 ans

Hypothèse. La continuité entre pharisiens et rabbins est institutionnelle pour une partie seulement des maîtres de Yavné, et la tradition rabbinique elle-même emploie rarement le mot « pharisien » pour se désigner.

État de la question
La continuité est admise ; son degré est discuté depuis Cohen (1984).
Corpus
Josèphe ; Nouveau Testament ; m. Yadaïm 4,6-8 ; sources rabbiniques sur les perouchim.
Méthode
Analyse des emplois du terme et des filiations attestées.

Ce qui la réfuterait : Une auto-désignation fréquente des rabbins comme pharisiens.

H5. Josèphe et la destruction

  • Master
  • Historiographie
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le récit de Josèphe sur l’incendie du Temple exonère Titus contre le témoignage d’autres sources, ce qui s’explique par sa position de client des Flaviens.

État de la question
La question est classique ; Sulpice Sévère, qui dépend peut-être de Tacite, contredit Josèphe.
Corpus
Josèphe, Guerre VI ; Sulpice Sévère, Chroniques II, 30 ; Tacite ; arc de Titus.
Méthode
Critique comparée des sources.

Ce qui la réfuterait : Une convergence des sources avec la version de Josèphe.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Schürer, Emil. The History of the Jewish People in the Age of Jesus Christ. Éd. révisée par G. Vermes, F. Millar et M. Goodman. 3 vol. Édimbourg : T&T Clark, 1973-1987.
  • Grabbe, Lester L. A History of the Jews and Judaism in the Second Temple Period. 4 vol. Londres : T&T Clark, 2004-2021.
  • Cohen, Shaye J. D. From the Maccabees to the Mishnah. 3e éd. Louisville : Westminster John Knox, 2014.

Études

  • Sanders, E. P. Judaism: Practice and Belief, 63 BCE-66 CE. Londres : SCM, 1992.
  • Mason, Steve. « Jews, Judaeans, Judaizing, Judaism ». Journal for the Study of Judaism 38 (2007) : 457-512.
  • Goodman, Martin. Rome et Jérusalem. Paris : Perrin, 2009.
  • Schwartz, Seth. Imperialism and Jewish Society, 200 BCE to 640 CE. Princeton : Princeton University Press, 2001.

Voir aussi