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IV. Mahshava

Les messianismes

Des oracles royaux aux débats contemporains : une attente sans forme unique

« Je crois d’une foi entière en la venue du messie, et même s’il tarde, j’attendrai chaque jour qu’il vienne. » Cette formule, chantée dans les wagons, résume une attente qui a deux mille cinq cents ans, qui n’a jamais eu de forme unique, et qui a produit autant de désastres que d’espérance. Ce module en suit l’histoire, des oracles royaux aux débats contemporains.

1. Les origines bibliques

Le mot. Machiah signifie « oint ». Il désigne dans la Bible le roi en fonction (1 S 24,7 ; Ps 2,2), le grand prêtre (Lv 4,3), et une fois un souverain païen : Cyrus (Is 45,1). Il ne désigne jamais, dans le Tanakh, une figure eschatologique — cet emploi se constitue après.

Les textes fondateurs. L’oracle de Nathan (2 S 7) et sa promesse dynastique ; les oracles royaux d’Isaïe (9 et 11) ; le rameau de Jessé ; Jr 23,5 et 33,15 sur le « germe juste » ; Ez 34 et 37 sur le berger unique ; Mi 5,1 sur Bethléem ; Za 9,9 sur le roi humble monté sur un âne ; Ag 2,23 sur Zorobabel.

Le déplacement. Ces textes visent un roi, réel ou attendu, dans un horizon historique. C’est la disparition de la monarchie qui les transforme en attente : une promesse non accomplie devient une espérance. Le sous-module L’oracle de Nathan expose ce mécanisme, et Le retour d’exil en montre le moteur.

2. Le Second Temple

La pluralité. Les textes de cette période ne connaissent pas un messie mais plusieurs modèles :

La recherche parle donc de « messianismes » au pluriel, et plusieurs textes de la période n’attendent aucun messie du tout.

Les mouvements. Josèphe décrit plusieurs prophètes et prétendants sous les procurateurs romains ; il rapporte aussi que ce qui poussa les juifs à la guerre fut « un oracle ambigu » annonçant qu’un homme sorti de Judée dominerait le monde — et il l’applique à Vespasien.

3. Bar Kokhba et ses suites

En 132, Simon bar Kosiba dirige une révolte contre Rome qui tient trois ans et frappe monnaie. Les lettres retrouvées dans les grottes du désert de Judée nous donnent sa main : ordres militaires, menaces à ses officiers, réquisitions de branches pour Souccot. Une tradition rapporte que R. Akiva lui appliqua le verset de l’astre de Jacob (Nb 24,17), d’où le nom de Bar Kokhba, « fils de l’étoile » ; et que R. Yohanan ben Torta lui répondit : « Akiva, l’herbe poussera sur tes joues et le fils de David ne sera pas encore venu » (y. Taanit 4,8).

La défaite est un désastre : Judée dévastée, Jérusalem refondée en colonie romaine, interdictions religieuses. Le Talmud, ensuite, nomme le personnage Bar Koziba, « fils du mensonge ». La méfiance envers les prétendants s’installe.

Les prétendants suivants. Moïse de Crète au Ve siècle ; Abou Issa d’Ispahan au VIIIe ; David Alroy au XIIe ; Abraham Aboulafia, qui se présente devant le pape en 1280 ; Salomon Molcho, brûlé en 1532 ; et Sabbataï Tsevi en 1665-1666, le plus vaste de tous (voir La Kabbale).

4. La doctrine rabbinique

Les positions talmudiques. Le chapitre Heleq (b. Sanhédrin 96b-99a) rassemble l’essentiel :

Deux messies. Une tradition connaît un messie fils de Joseph, précurseur qui tombe au combat, avant le messie fils de David (b. Souka 52a).

Maïmonide. Il donne la formulation classique (Hilkhot Melakhim 11-12) : le messie sera un roi de la maison de David, qui rétablira la Torah, rebâtira le sanctuaire et rassemblera les dispersés. Il n’accomplira pas nécessairement de miracles ; on ne fixe pas de date ; et les jours du messie ne bouleversent pas l’ordre naturel. Il ajoute une vérification : si un candidat échoue, il n’est pas le messie, sans que cela fasse de lui un imposteur. Le douzième de ses principes est l’attente.

La liturgie. La quinzième bénédiction de l’Amida demande que le rejeton de David germe ; les grâces après le repas, la havdala et les prières des fêtes mentionnent la délivrance. L’attente est quotidienne, ritualisée, et sans date.

5. L’époque moderne

La réforme. Au XIXe siècle, le judaïsme réformé remplace l’attente d’un messie personnel par celle d’une ère messianique, et modifie ses liturgies en conséquence : on demande la paix et la justice, non le retour d’une dynastie ni le rétablissement des sacrifices. Plusieurs rituels récents ont réintroduit un vocabulaire plus traditionnel, signe d’une évolution interne.

Le sionisme. Le mouvement national juif s’est construit dans un rapport complexe à ce dossier :

Habad. Dans les années 1980-1990, une partie du mouvement a présenté Menahem Mendel Schneerson comme le messie ; après sa mort en 1994, certains ont maintenu cette conviction. Le phénomène a provoqué des réactions très vives dans le monde orthodoxe, et il constitue le cas contemporain le plus discuté.

6. Le dossier de la controverse

Le désaccord avec le christianisme sur ce point est ancien et structurant. Il porte sur trois niveaux, qu’il faut distinguer.

NiveauPosition chrétiennePosition juiveÉtat
Les textesIs 7,14 ; 9 ; 11 ; 53 ; Ps 2 ; 22 ; 110 ; Dn 9 ; Za 9 et 12 sont lus comme annoncesCes textes ont un référent historique ou collectif ; les sous-modules de passages exposent chaque dossierL’exégèse savante chrétienne reconnaît aujourd’hui largement le référent contemporain ; la lecture christologique est présentée comme relecture
Le critèreL’accomplissement est spirituel et sa plénitude est différée au retourLe messie se reconnaît à des effets vérifiables : rassemblement, Temple, paix, connaissance de Dieu (Is 2,4 ; 11,9)C’est le cœur du désaccord : un critère intérieur contre un critère observable. Il n’est pas réductible
La natureLe messie est divinLe messie est un homme, roi et descendant de David ; Maïmonide l’affirme sans ambiguïtéCe niveau engage la doctrine de Dieu, non l’exégèse d’un verset

Le module Rencontres et polémiques expose les conditions dans lesquelles ce désaccord a été traité pendant des siècles — disputes imposées, sermons obligatoires — et ce qui a changé depuis.

La mahloket

Faut-il attendre un messie personnel ?

Le Talmud contient un avis selon lequel Israël n’a pas de messie ; Maïmonide en fait un principe ; le judaïsme réformé a parlé d’ère plutôt que de personne ; et le sionisme a posé la question d’agir. La question posée aux sept voix : qu’attend-on, et que fait-on en attendant ?

Le Beit Midrash classique

On attend, et l’on demande trois fois par jour que le rejeton de David germe. Le Talmud conserve l’avis de R. Hillel comme il conserve tout, et il lui répond aussitôt. Ce qu’il faut retenir, c’est l’avis de Rav : toutes les fins sont passées, et la chose ne dépend plus que du repentir. L’attente n’est donc pas une passivité : elle nous rend responsables du délai.

Orthodoxie moderne

Maïmonide a donné la version qui permet de tenir : un roi de la maison de David, sans miracles obligatoires, sans date, dans l’ordre naturel, et vérifiable à ses effets. L’orthodoxie moderne y ajoute la prudence apprise de l’histoire : les prétendants ont coûté cher, et ce qui se construit aujourd’hui — un État, des institutions — ne s’identifie pas au messie, même si certains y voient un commencement.

Monde haredi et litvak

On attend chaque jour, et l’on ne calcule pas. Les serments rappelés par le Talmud sont pris au sérieux par une partie du monde haredi : la délivrance ne se force pas. Ce qui dépend de nous est l’étude, les commandements et la patience. Les épisodes récents où des hommes ont été proclamés messie montrent que le danger n’appartient pas au passé.

Hassidisme

Le hassidisme enseigne que chaque génération porte une étincelle de la délivrance et que chaque acte la rapproche. Le Baal Chem Tov raconte avoir demandé au messie quand il viendrait, et avoir reçu la réponse : quand tes sources se répandront au-dehors. La délivrance dépend donc de ce qui se transmet. Une partie du monde hassidique a poussé cette conviction jusqu’à la proclamation, et cette expérience est discutée à l’intérieur.

Massorti

Historiquement, il n’y a jamais eu une doctrine messianique mais plusieurs, dès le Second Temple : un roi, un prêtre, une figure céleste, ou rien. Le judaïsme massorti tient cette pluralité pour un acquis et refuse de choisir une forme unique. Il observe aussi que l’attente a permis de survivre à des catastrophes, et que sa transformation en programme politique est ce qui a toujours produit les désastres.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a remplacé la personne par une ère, et il l’assume : ce qui importe est la justice à construire, et non un individu à identifier. Il a récemment nuancé, réintroduisant un vocabulaire messianique, parce que la notion d’ère sans figure s’est révélée abstraite. Sur le fond, il tient que faire dépendre la délivrance d’une venue dispense de l’action, et que c’est le risque principal.

Monde séfarade et mizrahi

Le monde séfarade a produit les deux attitudes : Juda Halévi part pour Jérusalem, Abravanel calcule des échéances, et Maïmonide écrit au Yémen pour calmer une communauté secouée par un prétendant — cette lettre est le texte le plus sobre qu’on ait sur la question. Après Sabbataï Tsevi, qui venait de Smyrne, la prudence s’est imposée partout. On chante l’espérance dans les piyyoutim, et l’on ne date rien.

Où en est la discussion

L’attente est unanime et sa forme ne l’est pas. La voix classique retient l’avis de Rav : le délai dépend du repentir. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, décrit un messie vérifiable à ses effets et refuse l’identification avec un projet politique. La voix haredi invoque les serments et la prudence apprise des épisodes récents. Le hassidisme place l’étincelle dans chaque génération et reconnaît une tension interne. La voix massorti retient la pluralité des messianismes et le danger de leur politisation. La voix réformée a remplacé la personne par une ère, puis nuancé. La voix séfarade oppose l’espérance chantée aux dates calculées. Justin relève qu’un messie vérifiable à ses effets est une proposition réfutable, à la différence de la sienne.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Machiah dans le Tanakh

  • Master
  • Philologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. Aucune occurrence du mot dans la Bible hébraïque ne désigne une figure eschatologique, et l’emploi absolu du terme apparaît d’abord dans la littérature du Second Temple.

État de la question
Le constat est admis ; son inventaire exhaustif reste utile en français.
Corpus
Toutes les occurrences de machiah dans le Tanakh ; Dn 9,25-26 ; Psaumes de Salomon 17-18 ; textes de Qumrân.
Méthode
Classer chaque occurrence selon son référent.

Ce qui la réfuterait : Une occurrence biblique à référent clairement eschatologique.

H2. Les messies de Qumrân

  • Doctorat
  • Qumrân
  • 3-4 ans

Hypothèse. L’attente de deux messies, d’Aaron et d’Israël, est constante dans le corpus qumrânien, et les formulations au singulier relèvent d’une abréviation et non d’une doctrine concurrente.

État de la question
Le débat oppose les tenants d’une doctrine unifiée à ceux d’une évolution interne.
Corpus
Règle de la communauté IX ; Document de Damas ; 1QSa ; 4Q174 ; 4Q175 ; 4Q285.
Méthode
Recenser et dater les formulations.

Ce qui la réfuterait : Des formulations au singulier dans des contextes excluant l’abréviation.

H3. Akiva et Bar Kosiba

  • Master
  • Histoire
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le récit sur l’acclamation de Bar Kosiba par R. Akiva est tardif, et les documents de la révolte ne présentent aucun titre messianique, mais celui de nassi, prince.

État de la question
Le décalage entre les documents et la tradition est relevé ; sa portée est discutée.
Corpus
Lettres et contrats de Bar Kokhba ; monnaies de la révolte ; y. Taanit 4,8 ; b. Sanhédrin 93b ; Eusèbe.
Méthode
Comparer la titulature documentaire et les récits rabbiniques.

Ce qui la réfuterait : Un titre messianique attesté dans les documents contemporains.

H4. Les trois serments

  • Doctorat
  • Littérature rabbinique / histoire
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le passage de b. Ketoubot 111a n’est cité comme argument normatif qu’à partir du XIXe siècle, et son usage antérieur est homilétique.

État de la question
La thèse est défendue par Ravitzky ; elle est contestée par les courants qui invoquent les serments.
Corpus
b. Ketoubot 111a ; commentaires médiévaux ; responsa sur la montée en terre d’Israël ; Va-Yoel Moché.
Méthode
Recenser les citations du passage et leur fonction argumentative.

Ce qui la réfuterait : Un usage normatif attesté dans les responsa médiévales.

H5. La formule de Kook

  • Master
  • Théologie contemporaine
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’expression « commencement de la pousse de notre délivrance » n’est pas de Kook lui-même mais de ses continuateurs, et son entrée dans la prière pour l’État est datable.

État de la question
L’attribution est couramment faite ; sa vérification reste à publier en français.
Corpus
Écrits de A. I. Kook ; rédaction de la prière pour l’État (1948) ; correspondance de Herzog et d’Agnon ; usages liturgiques ultérieurs.
Méthode
Retracer la genèse du texte de la prière.

Ce qui la réfuterait : Une attestation de la formule chez Kook lui-même.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Scholem, Gershom. Le messianisme juif. Paris : Calmann-Lévy, 1974.
  • Neusner, Jacob, William S. Green et Ernest Frerichs, dir. Judaisms and Their Messiahs. Cambridge : Cambridge University Press, 1987.
  • Ravitzky, Aviezer. Messianism, Zionism, and Jewish Religious Radicalism. Chicago : University of Chicago Press, 1996.

Études

  • Collins, John J. The Scepter and the Star. 2e éd. Grand Rapids : Eerdmans, 2010.
  • Eshel, Esther, et alii. The Documents from the Bar Kokhba Period. Jérusalem : Israel Exploration Society, 2002.
  • Goldish, Matt. The Sabbatean Prophets. Cambridge (Mass.) : Harvard University Press, 2004.
  • Idel, Moshe. Messianic Mystics. New Haven : Yale University Press, 1998.
  • Schäfer, Peter, et Mark Cohen, dir. Toward the Millennium. Leyde : Brill, 1998.

Voir aussi