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Passages — Sagesse et prière

L’épreuve de Job

Un pari céleste dont l’intéressé ne saura jamais rien

Deux scènes au ciel, un pari, et un homme dont on retire tout pour savoir s’il maudira. Le Talmud rapporte l’avis d’un maître : « Job n’a pas existé et n’a pas été créé ; ce n’est qu’une parabole ». Et Ézéchiel le cite comme un juste parmi Noé et Daniel. La question de l’existence de Job n’est pas une curiosité : elle commande ce qu’on fait du livre.

1. Le prologue

Job 1-2. Un homme « au pays d’Outs », intègre et droit, craignant Dieu et s’écartant du mal ; sept fils, trois filles, des troupeaux considérables. Il offre des sacrifices pour ses enfants au cas où ils auraient fauté « dans leur cœur ». Puis la scène céleste : les fils de Dieu se présentent, et ha-satan — l’accusateur, avec l’article — vient parmi eux, « après avoir parcouru la terre ». Dieu le met au défi : « as-tu remarqué mon serviteur Job ? » L’accusateur répond : « est-ce pour rien que Job craint Dieu ? » et obtient de frapper ses biens, puis sa personne.

Les quatre messagers. Chacun arrive avant que le précédent ait fini, annonçant la perte des bœufs, des brebis, des chameaux, puis des enfants. Job déchire son vêtement, se rase, se prosterne, et dit : « le Seigneur a donné, le Seigneur a repris, que le nom du Seigneur soit béni ». La seconde épreuve atteint sa chair ; sa femme lui dit : « bénis Dieu, et meurs ». Il répond : « recevrions-nous le bien de Dieu, et pas le mal ? »

Les trois amis. Ils viennent de loin, le reconnaissent à peine, pleurent, déchirent leurs manteaux, et s’assoient à terre sept jours et sept nuits sans rien dire, « car ils voyaient que la douleur était très grande ». C’est le seul moment où ils ne se trompent pas.

Les apparitions

LivreRéférences
IyovJb 1-2 ; 38-42
YehezqelEz 14,14.20

2. Job en Ez 14

Ez 14,14 et 20 nomment trois hommes : « Noé, Daniel et Job ». Si ces trois justes étaient dans un pays voué au châtiment, « ils ne sauveraient que leur propre vie par leur justice ». Trois observations :

Ez 14 est donc l’argument principal en faveur d’une tradition antérieure au livre, qu’un poète aurait reprise.

3. L’accusateur

Le mot. Satan est un nom commun signifiant « adversaire » ou « accusateur », employé pour des hommes (1 S 29,4 ; 1 R 11,14.23) et, avec l’article, pour un membre de la cour céleste. Dans Job et en Za 3,1-2, il a une fonction : il examine, il accuse, il propose une épreuve. Il n’agit jamais sans autorisation, et il disparaît après le chapitre 2 — le livre ne le mentionne plus jamais.

L’évolution. En 1 Ch 21,1, le mot est employé sans article, ce qui marque le passage à un nom propre — et le parallèle de 2 S 24,1 attribue la même incitation à Dieu lui-même. Le déplacement est visible : une fonction dans la cour céleste devient un personnage, puis, dans la littérature du Second Temple et au-delà, un adversaire.

La tradition. Le Talmud identifie l’accusateur à l’inclination au mal et à l’ange de la mort (b. Baba Batra 16a), ce qui en fait une fonction plutôt qu’un rival. Rech Laqich, dans la même page, dit que « l’accusateur, l’inclination mauvaise et l’ange de la mort sont un ».

4. Le juste souffrant ailleurs

TexteCe qu’il présente
Ludlul bēl nēmeqiUn notable babylonien énumère sa piété, décrit ses maux, et finit par être guéri par Mardouk ; il ne conteste pas la justice des dieux, il en déplore l’opacité
La Théodicée babylonienneDialogue acrostiche entre un souffrant et son ami : la forme est proche de celle de Job, et l’ami défend l’ordre établi
Le Dialogue du pessimismeÉchange entre un maître et son serviteur sur la vanité de toute entreprise
Le « Job sumérien »Un homme souffrant loue son dieu et finit par être rétabli

Job partage le problème et la forme dialoguée ; il s’en écarte sur un point : son héros ne finit pas par avouer une faute inconnue, et Dieu le déclare avoir mieux parlé que ses défenseurs.

5. La tradition

Le débat talmudique. b. Baba Batra 15a-16b est la page décisive. On y trouve : l’attribution du livre à Moïse ; six datations incompatibles de Job — époque des patriarches, de Moïse, des juges, de la reine de Saba, des Chaldéens, du retour d’exil ; et l’avis de Rech Laqich : « Job n’a pas existé et n’a pas été créé, ce n’est qu’une parabole ». À quoi une objection est faite : Ez 14 le nomme avec Noé et Daniel. La discussion reste ouverte.

Maïmonide. Il tranche pour la parabole et en tire la clé du livre : chaque personnage représente une doctrine de la providence — Éliphaz celle de la Torah, Bildad la rétribution différée, Tsofar la pure volonté divine, Élihou une position supérieure. Job commence en homme vertueux mais sans connaissance, et sa transformation consiste à comprendre autrement la providence (Guide III, 22-23).

Saadia. Il traduit et commente le livre en arabe sous le titre « le livre de la mise à l’épreuve », et tient Job pour un homme réel, éprouvé sans faute afin de recevoir une récompense plus grande.

Job et Israël. Le midrash le range parmi les conseillers de Pharaon avec Jéthro et Balaam ; il se tait quand on décide de tuer les enfants, et c’est pour ce silence qu’il souffre (b. Sota 11a). C’est une manière de rattacher un étranger à l’histoire d’Israël en lui assignant une faute.

Un modèle contesté. Le Talmud compare Job et Abraham et discute si Job servait par amour ou par crainte (b. Sota 31a). La discussion porte sur la valeur d’un service désintéressé, question que le pari du prologue pose exactement : « est-ce pour rien que Job craint Dieu ? »

6. Réception chrétienne

ÉlémentLecture chrétienneLecture juiveEffets et état du dossier
Le personnageJc 5,11 parle de « la constance de Job » ; les Morales sur Job de Grégoire le Grand, en trente-cinq livres, en font une figure du Christ souffrant et le manuel de morale du Moyen Âge occidentalJob proteste, accuse et demande un procès ; c’est cette parole que Dieu approuve (42,7)La formule de Jacques repose sur le prologue seul ; la divergence porte sur le choix des chapitres
L’accusateurIdentifié au diable de la démonologie ; le prologue devient une scène de tentationFonction dans la cour céleste, sans autonomie, disparue après le chapitre 2La lecture démonologique est postérieure au texte et a rétroagi sur sa réception populaire
Le Testament de JobÉcrit juif du tournant de l’ère, conservé par les chrétiens ; il réécrit l’histoire en faisant de Job un roi égyptien, donne un grand rôle à sa femme et à ses filles, et transforme l’accusateur en adversaire personnelLe texte documente une lecture juive ancienne qui va dans le sens de la personnalisation de Satan

La mahloket

Job a-t-il existé ?

Un maître du Talmud dit que c’est une parabole ; Ézéchiel le nomme parmi trois justes ; Maïmonide tranche pour la parabole et en fait la clé du livre ; Saadia le tient pour réel. La question posée aux sept voix : qu’est-ce qui change selon la réponse ?

Le Beit Midrash classique

Le Talmud pose la question et conserve les deux réponses, avec six datations incompatibles pour faire bonne mesure (b. Baba Batra 15a). Cette accumulation dit quelque chose : la tradition n’a pas réussi à le situer, et elle a gardé la difficulté. Ce qui importe, c’est ce que le livre enseigne — et le fait qu’il soit lu dans le deuil, quand la question de l’existence historique d’un personnage est la dernière que l’on se pose.

Orthodoxie moderne

Maïmonide fait de la réponse une clé : si c’est une parabole, chaque personnage est une doctrine, et le livre est un traité sur la providence. L’orthodoxie moderne enseigne cette lecture parce qu’elle rend le livre utilisable : on n’y cherche pas ce qui est arrivé à un homme, on y suit un débat. Et Ez 14 n’est pas un obstacle : une figure peut être connue par tradition sans que le livre soit une chronique.

Monde haredi et litvak

Le Talmud donne les deux avis, et l’on étudie les deux. Saadia tient Job pour réel, et la tradition majoritaire le suit : Ézéchiel le nomme, et un prophète ne cite pas une fiction à côté de Noé. Ce que le livre enseigne pratiquement, c’est la conduite envers l’endeuillé : les amis se taisent sept jours, et l’on ne parle pas le premier. Cette règle est halakhique.

Hassidisme

Le hassidisme lit Job comme chaque homme frappé, et la question de son existence historique n’a pas d’objet : il existe chaque fois que quelqu’un souffre sans comprendre. Le prologue dit l’essentiel — l’épreuve a un sens que celui qui la subit ignore entièrement. Et Job ne le saura jamais : le livre ne lui révèle pas la scène céleste. Nous la connaissons, lui non.

Massorti

Historiquement, le livre combine un conte ancien — le prologue et l’épilogue en prose, avec un Job patient — et un long dialogue poétique où Job accuse. Ez 14 atteste une figure connue avant le livre. Le judaïsme massorti tient que la question « a-t-il existé » est mal posée : il y avait une tradition sur un juste étranger, et un poète s’en est servi pour écrire autre chose. Reconnaître cela n’enlève rien ; cela explique le contraste entre la prose et la poésie.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé n’a pas de difficulté avec la parabole et retient ce que le livre fait : il refuse la théodicée, et Dieu y blâme ceux qui l’avaient défendu. Après 1945, cette structure est devenue centrale. Le mouvement retient aussi que le pari du prologue pose la question du service désintéressé — « est-ce pour rien que Job craint Dieu ? » — et que c’est la seule question à laquelle le livre répond clairement : oui.

Monde séfarade et mizrahi

Saadia, en Égypte et à Bagdad, a écrit le premier commentaire systématique et tenu Job pour réel : le livre est celui de la mise à l’épreuve, et l’épreuve suppose un sujet. Maïmonide a soutenu l’inverse, et Ramban a introduit la transmigration des âmes pour rendre compte d’une souffrance imméritée. Trois réponses séfarades, et aucune n’accuse Job. C’est le point commun le plus important.

Où en est la discussion

La tradition n’a pas tranché et a conservé la difficulté. La voix classique retient l’accumulation des avis et des datations comme un aveu d’ignorance assumé. L’orthodoxie moderne, avec Maïmonide, fait de la parabole une clé de lecture. La voix haredi suit Saadia et l’argument d’Ez 14, et retient la règle halakhique du silence. Le hassidisme déplace la question : Job existe chaque fois que quelqu’un souffre. La voix massorti décrit un conte ancien retourné par un poète. La voix réformée retient le refus de la théodicée et la réponse au pari. La voix séfarade rappelle trois réponses qui s’accordent sur un point : ne pas accuser Job. Justin observe que « la constance de Job » repose sur le prologue seul.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Quatre pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Le Daniel d’Ez 14

  • Master
  • Exégèse comparée
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le Daniel nommé en Ez 14,14 est le Danel de la littérature ougaritique et non le personnage du livre biblique, ce qu’indiquent l’orthographe du nom et le contexte des trois justes étrangers.

État de la question
L’identification ougaritique est majoritaire ; elle reste contestée par les lectures traditionnelles.
Corpus
Ez 14,14.20 ; Ez 28,3 ; épopée d’Aqhat (KTU 1.17-1.19) ; livre de Daniel ; orthographes comparées.
Méthode
Comparer les graphies et les traits attribués au personnage.

Ce qui la réfuterait : Une graphie identique à celle du livre biblique dans les meilleurs témoins.

H2. Prose et poésie

  • Doctorat
  • Exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. Le prologue et l’épilogue en prose proviennent d’un conte ancien indépendant, repris comme cadre par l’auteur des dialogues, ce qu’indiquent leur langue et la divergence des portraits de Job.

État de la question
La thèse est majoritaire ; les lectures unitaires y voient un jeu de registres délibéré.
Corpus
Jb 1-2 ; 42,7-17 ; les dialogues ; Ez 14 ; Testament de Job ; contes de justes souffrants.
Méthode
Comparer la langue, le vocabulaire divin et la caractérisation du personnage.

Ce qui la réfuterait : Une homogénéité linguistique entre le cadre et les dialogues.

H3. L’accusateur comme fonction

  • Master
  • Histoire des doctrines
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le passage du nom commun avec article au nom propre est repérable entre Za 3, Jb 1-2 et 1 Ch 21,1, et il permet de dater la personnalisation de la figure.

État de la question
Le développement est décrit ; sa chronologie précise mérite une synthèse française.
Corpus
Jb 1-2 ; Za 3,1-2 ; 1 Ch 21,1 ; 2 S 24,1 ; Jubilés ; Testament de Job ; b. Baba Batra 16a.
Méthode
Analyser les emplois et leur syntaxe.

Ce qui la réfuterait : Un emploi comme nom propre attesté dans un texte assuré ancien.

H4. Le service désintéressé

  • Master
  • Éthique juive
  • 12-18 mois

Hypothèse. La question du prologue — « est-ce pour rien que Job craint Dieu ? » — est reprise dans les débats rabbiniques sur le service par amour et par crainte, et le dossier forme une série identifiable.

État de la question
Les deux dossiers sont étudiés séparément ; leur rapprochement reste à établir.
Corpus
Jb 1,9 ; b. Sota 31a ; m. Avot 1,3 ; b. Nazir 23b ; Maïmonide, Hilkhot Techouva 10 ; littérature du Musar.
Méthode
Recenser les textes qui citent ou supposent le verset.

Ce qui la réfuterait : Une absence de citation du verset dans les discussions sur le service désintéressé.

Bibliographie sélective

Études

  • Greenstein, Edward L. Job: A New Translation. New Haven : Yale University Press, 2019.
  • Lambert, Wilfred G. Babylonian Wisdom Literature. Oxford : Clarendon, 1960.
  • Lévêque, Jean. Job et son Dieu. 2 vol. EBib. Paris : Gabalda, 1970.
  • Newsom, Carol A. The Book of Job: A Contest of Moral Imaginations. New York : Oxford University Press, 2003.
  • Spittler, Russell P. « Testament of Job ». Dans The Old Testament Pseudepigrapha, vol. 1, dir. James H. Charlesworth. New York : Doubleday, 1983.

Voir aussi