Des communautés millénaires disparues en une génération
En 1900, près d’un million de juifs vivaient dans les pays d’islam, du Maroc à l’Iran et au Yémen, dans des communautés parfois plus anciennes que l’islam lui-même. En 1970, la plupart étaient partis : vers Israël, la France, les Amériques. Des communautés deux fois millénaires — Bagdad, Alep, Aden, Tripoli — ont presque disparu en une génération. Ce module retrace cette histoire, longtemps restée à la marge des récits sur le judaïsme moderne, et le débat sur la nature de ces départs.
Un sujet de controverse politique L’histoire des juifs des pays arabes et musulmans au XXe siècle est mobilisée dans le débat sur le conflit israélo-palestinien, notamment dans la comparaison avec les réfugiés palestiniens. Ce module expose l’histoire des communautés et les interprétations en présence, sans trancher ce débat politique. Il distingue les situations, qui ont varié considérablement d’un pays à l’autre.
1. Le XIXe siècle : transformations
Les réformes ottomanes. Les Tanzimat (1839-1876) proclament l’égalité des sujets de l’Empire, abolissent formellement le statut de dhimmi et la capitation. L’application est inégale, et l’égalité juridique suscite aussi des ressentiments.
L’Alliance israélite universelle, fondée à Paris en 1860, ouvre à partir de 1862 un réseau d’écoles francophones — plus de cent en 1900, de Tétouan à Téhéran. Elle forme des générations dans la culture française, et elle transforme les communautés : langues, professions, rapport à la tradition. Son rôle est jugé diversement : émancipation par l’éducation ou acculturation coloniale.
La colonisation. En Algérie, le décret Crémieux (1870) fait des juifs des citoyens français (voir Émancipation et Haskala) ; en Tunisie et au Maroc, protectorats, les juifs restent sujets du bey ou du sultan, avec des possibilités d’accès à des protections consulaires. La proximité avec le pouvoir colonial, réelle ou supposée, pèse sur les relations avec les voisins musulmans.
L’affaire de Damas (1840) : une accusation de meurtre rituel, portée à l’instigation du consul de France, provoque tortures et arrestations ; l’intervention de Moses Montefiore et d’Adolphe Crémieux obtient la libération des survivants. L’épisode marque l’entrée du motif européen du meurtre rituel au Proche-Orient (voir L’antisémitisme moderne).
2. Les communautés au XXe siècle
Pays
Population juive vers 1948
Événements
Maroc
Environ 250'000
Protectorat français ; le sultan Mohammed V refuse selon la tradition d’appliquer certaines lois de Vichy, point discuté par les historiens ; départs par vagues, clandestins jusqu’en 1961 puis organisés (opération Yakhin) ; une communauté subsiste
Algérie
Environ 130'000
Citoyens français depuis 1870 ; statut aboli par Vichy (1940), rétabli en 1943 ; départ presque total vers la France en 1962
Tunisie
Environ 100'000
Occupation allemande (1942-1943), travail forcé ; départs après l’indépendance et après 1967
Libye
Environ 35'000
Lois raciales italiennes, camp de Giado ; pogroms de 1945 et 1948 ; départ presque total en 1949-1951, les derniers en 1967
Égypte
Environ 75'000
Communauté cosmopolite ; expulsions et confiscations après 1956
Irak
Environ 135'000
Communauté parmi les plus anciennes ; le Farhoud (juin 1941), pogrom à Bagdad, plus de 180 morts ; loi de 1950 permettant le départ contre la perte de la nationalité, puis gel des biens ; environ 120'000 départs en 1950-1951
Syrie
Environ 30'000
Émeutes d’Alep (1947), synagogue incendiée ; restrictions sévères, départs clandestins, les derniers autorisés en 1992
Yémen
Environ 50'000
Opération « Tapis volant » (1949-1950) : environ 49'000 personnes transportées en Israël
Iran
Environ 100'000 en 1978
Pays non arabe ; une partie importante émigre après 1979 ; une communauté subsiste, représentée au parlement
Turquie
Environ 80'000
Impôt sur la fortune de 1942, discriminatoire ; pogrom d’Istanbul de 1955, visant surtout les Grecs ; départs progressifs
Les chiffres sont des ordres de grandeur, les estimations variant selon les sources. Le total des départs entre 1948 et le début des années 1970 est généralement estimé autour de 800'000 à 850'000 personnes.
3. L’arrivée
En Israël, environ deux tiers des arrivants s’installent : camps de transit (maabarot), villes de développement en périphérie, une intégration difficile et marquée par des discriminations réelles de la part d’un establishment majoritairement ashkénaze. L’affaire des enfants yéménites — des familles affirmant que leurs enfants leur ont été retirés dans les années 1950 — a fait l’objet de plusieurs commissions d’enquête, avec des conclusions partielles et contestées. Le mouvement des Panthères noires (1971) et la victoire du Likoud en 1977 traduisent politiquement ces tensions ; le parti Chass, fondé en 1984, les porte sur le terrain religieux.
En France, les juifs d’Afrique du Nord transforment le judaïsme français à partir de 1962 : ils en deviennent la majorité, rénovent les communautés, les pratiques et les institutions.
La mémoire. Longtemps marginale, elle s’est affirmée depuis les années 1990 : recherches, musées, reconnaissance officielle en Israël (journée du 30 novembre depuis 2014), débats sur les biens perdus et leur place dans les négociations internationales.
4. Une culture
La culture de ces communautés n’est pas réductible à son départ : langues judéo-arabes, judéo-persane, judéo-berbère ; poésie liturgique ; musique — les baqachot d’Alep et du Maroc, le répertoire andalou ; manuscrits enluminés ; pèlerinages sur les tombes des saints, la hiloula ; la Mimouna marocaine à la sortie de Pessah, devenue une fête israélienne ; une tradition rabbinique qui a produit des décisionnaires de premier plan jusqu’à Ovadia Yossef, né à Bagdad.
La mahloket
Départ ou expulsion ?
Les départs ont eu des causes multiples : violences, lois discriminatoires, confiscations, attraction du sionisme, décolonisation, choix économiques. Selon les pays, les unes ou les autres ont prévalu. Le mot choisi — « exode », « expulsion », « émigration », « réfugiés » — engage une interprétation, et il est mobilisé dans le débat politique. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
La tradition connaît l’exil et le retour, et elle ne les réduit pas à la politique. Pour beaucoup de ces familles, partir vers la terre d’Israël était l’accomplissement d’une prière dite trois fois par jour depuis des siècles. Pour d’autres, c’était fuir. Les deux sont vrais, souvent dans la même famille. La réponse dépend de chaque maison.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne insiste sur les faits documentés : le Farhoud de Bagdad, les lois de dénaturalisation et de confiscation en Irak et en Égypte, les pogroms de Libye et d’Alep. Dans ces pays, parler de simple émigration est inexact. Elle reconnaît que la situation était différente au Maroc ou en Tunisie, où l’attraction du sionisme et la décolonisation ont joué davantage. Les généralisations dans un sens ou dans l’autre sont fausses.
Monde haredi et litvak
Ces communautés ont préservé la Torah pendant des siècles, et elles l’ont apportée avec elles. Leurs rabbins ont reconstruit en Israël et ailleurs des yeshivot, des tribunaux, des usages. Ce qu’on a perdu, ce sont des synagogues, des tombes, des maisons ; ce qu’on a gardé, c’est l’essentiel. La question du nom à donner au départ intéresse les politiques plus que les fidèles.
Hassidisme
Les communautés du Maroc ont emporté leurs saints : les pèlerinages de la hiloula continuent en Israël, sur des tombes de rabbins réinhumés ou dans des lieux nouveaux, et certains retournent chaque année au Maroc. Le lien avec la terre quittée n’a pas été rompu. Le hassidisme reconnaît dans ces pratiques une piété proche de la sienne.
Massorti
Historiquement, les causes ont été multiples et variables selon les pays, et le débat est devenu politique quand ces départs ont été mis en parallèle avec l’exode palestinien. Le judaïsme massorti tient que les deux histoires doivent être étudiées pour elles-mêmes, que les souffrances de l’une ne diminuent pas celles de l’autre, et que l’emploi de l’une pour neutraliser l’autre est un usage de la mémoire, non de l’histoire.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé, peu implanté dans ces communautés, reconnaît que leur histoire a été marginalisée dans le récit juif dominant, y compris le sien. Il soutient la reconnaissance des violences et des pertes, et il refuse que cette reconnaissance serve à nier d’autres droits. Il relève aussi l’apport de ces communautés à la pluralité du judaïsme contemporain.
Monde séfarade et mizrahi
C’est notre histoire, et nous refusons qu’on la raconte à notre place — ni comme une simple émigration, ni comme une page du seul récit sioniste. Nos grands-parents ont vécu avec leurs voisins musulmans pendant des siècles, souvent bien, parfois mal ; ils sont partis pour des raisons que chaque famille connaît. Ce que nous demandons, c’est qu’on écoute les familles, et qu’on se souvienne de ce qui a existé avant.
Où en est la discussion
Les causes ont varié selon les pays, et le mot choisi engage une interprétation. La voix classique renvoie à chaque maison. L’orthodoxie moderne distingue les pays où les persécutions ont prévalu et ceux où d’autres facteurs ont joué. La voix haredi souligne ce qui a été gardé. Le hassidisme relève le lien maintenu par les pèlerinages. La voix massorti refuse l’emploi d’une mémoire pour en neutraliser une autre. La voix réformée soutient une reconnaissance qui ne nie pas d’autres droits. La voix séfarade demande qu’on écoute les familles et qu’on se souvienne de ce qui a existé avant. Justin note que l’affaire de Damas fut portée par un consul chrétien.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Les écoles de l’Alliance
Doctorat
Histoire de l’éducation
3-4 ans
Hypothèse. Les écoles de l’Alliance israélite universelle ont accéléré l’émigration vers la France plutôt que vers la Palestine, ce que montrent les destinations des anciens élèves par pays.
État de la question
Le rôle de l’Alliance est étudié par Rodrigue et d’autres ; les destinations sont peu mesurées.
Corpus
Archives de l’Alliance ; registres d’anciens élèves ; données migratoires.
Méthode
Analyse des trajectoires d’anciens élèves.
Ce qui la réfuterait : Une distribution indépendante de la scolarisation dans l’Alliance.
H2. Mohammed V et Vichy
Master
Histoire coloniale
12-18 mois
Hypothèse. Le refus attribué à Mohammed V d’appliquer les lois de Vichy est attesté par des sources contemporaines pour certaines mesures seulement, et la version généralisée s’est construite après 1956.
État de la question
La question est discutée par plusieurs historiens.
Corpus
Dahirs de 1940-1941 ; archives du protectorat ; témoignages ; historiographie marocaine et israélienne.
Méthode
Confrontation des sources contemporaines et des récits ultérieurs.
Ce qui la réfuterait : Des sources contemporaines attestant un refus général.
H3. Le Farhoud
Master
Histoire de l’Irak
12-18 mois
Hypothèse. Le Farhoud de juin 1941 s’explique par la conjonction de la propagande nazie, du vide politique après le coup de Rachid Ali et de tensions locales, et son bilan réel est supérieur aux chiffres officiels de la commission irakienne.
État de la question
Les causes et le bilan sont discutés.
Corpus
Rapport de la commission irakienne ; archives britanniques ; témoignages ; presse.
Méthode
Croisement des sources.
Ce qui la réfuterait : Un bilan officiel confirmé par les autres sources.
H4. Les enfants yéménites
Doctorat
Histoire israélienne
3-4 ans
Hypothèse. Les conclusions des trois commissions d’enquête sur l’affaire des enfants yéménites divergent sur des points identifiables, et l’ouverture des archives en 2016 permet de réévaluer certains dossiers.
État de la question
L’affaire reste sensible ; les archives sont partiellement ouvertes.
Corpus
Rapports des commissions (1967, 1988, 2001) ; archives ouvertes en 2016 ; témoignages.
Méthode
Analyse des dossiers ouverts.
Ce qui la réfuterait : Une convergence complète des commissions.
H5. Le judaïsme français après 1962
Master
Sociologie religieuse
12-18 mois
Hypothèse. L’arrivée des juifs d’Afrique du Nord a augmenté la pratique religieuse mesurable du judaïsme français, et cet effet est visible dans le nombre de synagogues, d’écoles et de commerces cachers entre 1960 et 1990.
État de la question
L’effet est largement admis ; sa mesure reste partielle.
Corpus
Annuaires du Consistoire ; enquêtes sociologiques ; données sur les écoles et commerces.
Méthode
Analyse diachronique.
Ce qui la réfuterait : Une évolution comparable en l’absence de cette immigration.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Abitbol, Michel. Le passé d’une discorde : juifs et Arabes du VIIe siècle à nos jours. Paris : Perrin, 1999.
Stillman, Norman A. The Jews of Arab Lands in Modern Times. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1991.
Meddeb, Abdelwahab, et Benjamin Stora, dir. Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours. Paris : Albin Michel, 2013.
Études
Rodrigue, Aron. De l’instruction à l’émancipation. Paris : Calmann-Lévy, 1989.
Bensoussan, Georges. Juifs en pays arabes : le grand déracinement, 1850-1975. Paris : Tallandier, 2012.
Bashkin, Orit. New Babylonians: A History of Jews in Modern Iraq. Stanford : Stanford University Press, 2012.
Stora, Benjamin. Les trois exils : juifs d’Algérie. Paris : Stock, 2006.