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VI. Histoire

Sefarad, 711-1492

Un vizir poète, un médecin philosophe, et une expulsion

Un vizir juif commande les armées d’un émirat musulman et écrit des poèmes hébreux sur les champs de bataille. Un médecin compose en arabe un traité qui fera de lui le plus grand philosophe juif. Un poète quitte tout pour mourir en route vers Jérusalem. Trois siècles plus tard, des foules massacrent les juifs de Séville, et un siècle encore, les rois catholiques expulsent ceux qui restent. Sefarad est la période la plus célébrée de l’histoire juive médiévale — et la plus disputée, parce que chacun y cherche la preuve de ce qu’il pense des rapports entre juifs, chrétiens et musulmans.

1. Al-Andalus (711-1148)

La conquête. En 711, les armées musulmanes franchissent le détroit. Les juifs de l’Espagne wisigothique, soumis à des lois de conversion forcée depuis le VIIe siècle, accueillent favorablement la conquête selon plusieurs sources ; certaines chroniques arabes mentionnent qu’on leur confia la garde de villes prises.

Le statut. Les juifs sont dhimmis : protégés, soumis à un impôt de capitation, à des restrictions sur les signes extérieurs, les constructions et l’exercice de l’autorité sur des musulmans. L’application varie selon les souverains.

Cordoue. Sous le califat, Hasdaï ibn Chaprut (vers 915-970), médecin et diplomate d’Abd al-Rahman III, patronne les savants juifs et correspond avec le roi des Khazars. Menahem ibn Sarouq et Dounach ben Labrat fondent la grammaire et la poésie hébraïques en appliquant la métrique arabe à l’hébreu. L’autonomie intellectuelle d’al-Andalus par rapport aux académies babyloniennes s’affirme.

Les royaumes de taïfas. Après 1031, le califat se fragmente. À Grenade, Samuel ibn Nagrila, dit ha-Naguid (993-1056), devient vizir et commandant des armées du roi berbère Habbous puis de Badis ; poète, talmudiste, il est la figure la plus haute de l’époque. Son fils Joseph lui succède et est tué en 1066 lors d’un massacre de la communauté de Grenade — rappel que la position des élites dépendait du souverain.

La culture. Salomon ibn Gabirol, poète et philosophe (Fons vitae, connu des scolastiques sous le nom d’Avicebron sans qu’ils sachent qu’il était juif) ; Moïse ibn Ezra ; Bahya ibn Paqouda (Les devoirs des cœurs) ; Juda Halévi (Kuzari), qui part pour la terre d’Israël en 1140 ; Abraham ibn Ezra, exégète et grammairien voyageur. La langue de la pensée est l’arabe, celle de la poésie et de la liturgie l’hébreu.

Les Almohades. En 1147-1148, les Almohades, mouvement berbère rigoriste, imposent la conversion ou l’exil. La famille de Maïmonide quitte Cordoue ; lui-même s’établit à Fès, puis en Égypte (voir Maïmonide). La période d’al-Andalus s’achève.

2. L’Espagne chrétienne (XIIe-XVe siècle)

La Reconquête fait passer la majorité des juifs sous des rois chrétiens, qui leur accordent d’abord une protection intéressée : les juifs sont traducteurs, médecins, fermiers des impôts, diplomates. À Tolède, l’école de traduction transmet à l’Occident les textes arabes et grecs par l’intermédiaire de collaborations entre juifs et chrétiens.

La culture. Nahmanide à Gérone ; le Rachba à Barcelone ; le Rosh, venu d’Allemagne, à Tolède ; la naissance de la kabbale en Catalogne et le Zohar en Castille (voir La Kabbale) ; la controverse maïmonidienne ; Hasdaï Crescas, qui critique Aristote.

La dégradation. La dispute de Barcelone (1263), celle de Tortose (1413-1414), la prédication de Vincent Ferrier, les lois de Valladolid (1412) qui imposent le quartier séparé et le signe distinctif.

1391. Des émeutes partent de Séville en juin, à l’instigation de l’archidiacre Ferrant Martínez, et s’étendent à Castille et à l’Aragon : des milliers de morts, des communautés entières converties de force. Les conversions massives de 1391 et des décennies suivantes créent un groupe nouveau — les conversos —, dont le statut deviendra la question centrale du siècle suivant.

L’Inquisition espagnole, établie en 1478, vise les conversos soupçonnés de judaïser, non les juifs, sur lesquels elle n’a pas de juridiction. La logique aboutit à l’expulsion : pour isoler les convertis, on expulse ceux qui pourraient les ramener.

1492. Le décret de l’Alhambra, signé le 31 mars, donne quatre mois pour partir ou se convertir. Les estimations du nombre de partants varient considérablement — de l’ordre de quelques dizaines de milliers à plus de cent mille selon les historiens. Beaucoup se convertissent ; beaucoup partent au Portugal, où ils sont convertis de force en 1497, puis vers l’Afrique du Nord, l’Italie et l’Empire ottoman (voir Le monde séfarade après 1492).

3. La question de l’âge d’or

L’origine de l’expression. Elle vient de la science du judaïsme allemande du XIXe siècle, qui cherchait dans l’Espagne musulmane un modèle de symbiose culturelle pour les juifs d’Europe centrale en voie d’émancipation : un judaïsme savant, rationnel, intégré, poétique. Heinrich Graetz et d’autres ont construit ce modèle, et il a servi de programme.

Les usages ultérieurs. Au XXe siècle, l’image d’al-Andalus tolérant a été mobilisée dans des sens opposés : pour démontrer que l’islam a su protéger les juifs, par contraste avec l’Europe chrétienne ; ou, en réaction, pour montrer que cette tolérance était un mythe, en rappelant les Almohades et le massacre de Grenade. Mark Cohen a proposé une voie moyenne : la condition des juifs sous l’islam médiéval était meilleure qu’en chrétienté médiévale, par des raisons structurelles — statut juridique stable, absence de théologie du déicide, intégration économique —, sans être une égalité (voir Judaïsme et islam).

La mahloket

L’âge d’or a-t-il existé ?

L’expression est une construction du XIXe siècle ; la production culturelle qu’elle désigne est réelle ; la condition des juifs sous l’islam andalou a été meilleure que sous d’autres régimes, et elle a connu des ruptures violentes. La question posée aux sept voix.

Le Beit Midrash classique

La tradition n’a pas attendu le XIXe siècle pour honorer Sefarad : les œuvres de Maïmonide, de Juda Halévi, d’ibn Gabirol sont étudiées et chantées depuis leur composition. Ce qui fait la grandeur d’une époque, ce sont les livres qu’elle laisse, et ces livres sont là. Que la condition politique des juifs y ait été précaire ne change rien à ce qu’ils ont produit.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne a souvent pris Sefarad comme modèle : une tradition qui unit Torah et savoir général, halakha et philosophie, fidélité et ouverture. Elle reconnaît que ce modèle a été idéalisé, et que Maïmonide lui-même a fui les Almohades. Mais l’idéal n’est pas faux parce qu’il a été idéalisé : il a existé chez des hommes précis.

Monde haredi et litvak

Sefarad a produit des maîtres immenses, et aussi l’assimilation : une partie des élites s’est éloignée de la Torah, et les conversions de 1391 et 1492 ont été plus nombreuses que dans d’autres pays. Plusieurs sages ont lié ces deux faits, et Isaac Arama ou Yosef Yaavets ont accusé la philosophie d’avoir affaibli la résistance. C’est une leçon que la tradition a retenue.

Hassidisme

Le hassidisme retient de Sefarad la kabbale et la poésie : le Zohar en Castille, les poèmes de Juda Halévi qu’on chante encore, Yah ribbon et les autres. Ce qui a survécu de l’âge d’or, c’est ce qui touchait à l’âme, non ce qui touchait aux cours princières. L’or était dans la prière, pas dans les palais.

Massorti

Historiquement, l’expression est une construction de la Wissenschaft, avec une fonction programmatique pour l’émancipation allemande. Le judaïsme massorti tient qu’il faut à la fois reconnaître la réalité de la production culturelle et la précarité de la condition politique, et que la position de Mark Cohen — meilleure, sans être égale — est la plus solide. La question n’est pas de savoir si c’était un paradis, mais par rapport à quoi.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé a pris Sefarad pour modèle dès sa naissance : les synagogues de style mauresque du XIXe siècle, à Berlin, à Budapest, à Florence, disent cette filiation revendiquée. Il reconnaît que cette référence était un choix identitaire — se rattacher à un passé rationnel et intégré plutôt qu’à l’Ashkenaz des ghettos — et qu’elle a déformé son objet.

Monde séfarade et mizrahi

La tradition séfarade porte la mémoire de l’Espagne comme une patrie perdue : la langue judéo-espagnole, les romances, les clés des maisons gardées, dit-on, par certaines familles. Elle sait aussi que l’expulsion a été précédée d’un siècle de violences, et que 1391 compte autant que 1492. Pour elle, la question n’est pas un débat historiographique : c’est une mémoire familiale.

Où en est la discussion

La production est réelle et la condition était précaire. La voix classique juge l’époque par ses livres. L’orthodoxie moderne défend un idéal réel sous l’idéalisation. La voix haredi rappelle la critique contemporaine de l’assimilation des élites. Le hassidisme place l’or dans la kabbale et la poésie. La voix massorti retient la position de Mark Cohen. La voix réformée reconnaît la fonction identitaire de la référence. La voix séfarade parle d’une mémoire familiale. Justin relève que la violence qui a clos cette période fut chrétienne.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. L’accueil de la conquête de 711

  • Master
  • Histoire médiévale
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les récits arabes sur la garde des villes confiée aux juifs sont tardifs, et ils reflètent une construction ultérieure plutôt qu’un fait du VIIIe siècle.

État de la question
Les récits sont discutés ; leur datation est incertaine.
Corpus
Chroniques arabes (Ibn Abd al-Hakam, Akhbar Majmua) ; législation wisigothique ; Chronique mozarabe de 754.
Méthode
Datation et critique des sources.

Ce qui la réfuterait : Une attestation contemporaine du fait.

H2. Le Naguid et la poésie de guerre

  • Doctorat
  • Littérature hébraïque
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les poèmes de guerre de Samuel ha-Naguid contiennent des données militaires précises recoupables avec les chroniques arabes, ce qui en fait une source historique pour les guerres des taïfas.

État de la question
Le recoupement a été esquissé ; il reste à conduire systématiquement.
Corpus
Ben Tehilim du Naguid ; chroniques d’Ibn Hayyan et d’Abd Allah de Grenade.
Méthode
Identification des événements et confrontation des sources.

Ce qui la réfuterait : Des données sans correspondance dans les chroniques.

H3. Le nombre des expulsés de 1492

  • Doctorat
  • Démographie historique
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les données fiscales castillanes et aragonaises de 1480-1492 permettent de fixer une fourchette du nombre des expulsés sensiblement inférieure aux estimations traditionnelles.

État de la question
Les estimations varient d’un facteur trois selon les historiens.
Corpus
Registres fiscaux ; Abravanel ; Andrés Bernáldez ; travaux de Ladero Quesada et de Kamen.
Méthode
Reconstitution démographique à partir des registres.

Ce qui la réfuterait : Des registres compatibles avec les estimations hautes.

H4. La construction de l’âge d’or

  • Master
  • Historiographie
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’expression « âge d’or » appliquée à l’Espagne juive apparaît et se diffuse dans la Wissenschaft allemande entre 1830 et 1870, en corrélation avec les débats sur l’émancipation.

État de la question
La thèse est formulée par Schorsch et Marcus ; sa datation fine reste à établir.
Corpus
Graetz ; Zunz ; Geiger ; presse juive allemande ; architecture synagogale mauresque.
Méthode
Recherche des premières occurrences et de leur contexte.

Ce qui la réfuterait : Des occurrences significatives antérieures à 1830.

H5. 1391 et les conversions

  • Doctorat
  • Histoire médiévale
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les conversions de 1391-1415 sont plus nombreuses que celles de 1492, ce qui fait des violences du XVe siècle le moment décisif de la disparition du judaïsme espagnol.

État de la question
La thèse est défendue par plusieurs historiens ; les chiffres sont incertains.
Corpus
Chroniques de 1391 ; lettre de Hasdaï Crescas ; registres de conversions ; actes de Tortose.
Méthode
Estimation comparée des deux vagues.

Ce qui la réfuterait : Des conversions de 1492 supérieures en nombre.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Baer, Yitzhak. A History of the Jews in Christian Spain. 2 vol. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1961-1966.
  • Ashtor, Eliyahu. The Jews of Moslem Spain. 3 vol. Philadelphie : Jewish Publication Society, 1973-1984.
  • Cohen, Mark R. Sous le croissant et sous la croix. Paris : Seuil, 2008.

Études

  • Brann, Ross. The Compunctious Poet. Baltimore : Johns Hopkins University Press, 1991.
  • Nirenberg, David. Violence et minorités au Moyen Âge. Paris : PUF, 2001.
  • Schorsch, Ismar. « The Myth of Sephardic Supremacy ». Leo Baeck Institute Year Book 34 (1989) : 47-66.
  • Kamen, Henry. The Spanish Inquisition: A Historical Revision. 4e éd. New Haven : Yale University Press, 2014.

Voir aussi