Il n’y a plus de Temple depuis dix-neuf siècles, et il y a toujours des prêtres. Un cohen se lève le premier pour la lecture de la Torah, bénit l’assemblée les bras levés, rachète le premier-né, ne pénètre pas dans un cimetière et n’épouse pas une divorcée. Ces règles subsistent parce que la prêtrise n’est pas une fonction mais une filiation : on est cohen par son père, comme on l’était au temps d’Aaron. Ce module suit cette institution du sanctuaire à la synagogue, et jusqu’aux laboratoires de génétique.
1. La prêtrise dans la Torah
Aaron et ses fils. Ex 28-29 et Lv 8-9 consacrent Aaron et ses quatre fils ; Nadab et Abihou meurent pour avoir offert un « feu étranger » (Lv 10). La lignée passe par Éléazar et Ithamar. La Torah réserve aux prêtres le service de l’autel, distingué de celui des lévites (voir Les lévites).
Les fonctions : offrir les sacrifices, entretenir le feu et la lampe, bénir le peuple (Nb 6,24-26), diagnostiquer les impuretés et les affections de la peau (Lv 13-14), enseigner la distinction du pur et de l’impur (Lv 10,10-11), sonner les trompettes, consulter les ourim et toummim.
Les règles : ne pas se rendre impur au contact d’un mort, sauf pour les proches parents (Lv 21,1-4) ; ne pas épouser une prostituée, une profanée ou une divorcée (Lv 21,7) ; le grand prêtre n’épouse qu’une vierge et ne s’approche d’aucun mort ; un prêtre portant un défaut corporel n’officie pas mais mange des choses saintes (Lv 21,16-23).
Les revenus : parts des sacrifices, prémices, terouma — le prélèvement sur les récoltes —, rachat des premiers-nés, premiers-nés du bétail. Les prêtres ne reçoivent pas de territoire : « Le Seigneur est leur héritage » (Nb 18,20).
Le grand prêtre porte le pectoral aux douze pierres, la tunique, le diadème gravé « consacré au Seigneur » ; il entre une fois l’an dans le Saint des saints, à Yom Kippour (Lv 16).
2. L’histoire
Période
Ce que les sources montrent
Avant la royauté
Des sanctuaires multiples — Silo, Béthel, Dan, Nob — et des prêtrises locales ; Éli à Silo (1 S 1-4) ; des lévites-prêtres itinérants (Jg 17-18)
Royauté
Sadoq, prêtre de David, dont la lignée tient le Temple de Jérusalem ; Abiathar écarté par Salomon (1 R 2,26-27) ; la centralisation de Josias (622) réduit les prêtres des sanctuaires provinciaux (2 R 23)
Après l’exil
Le grand prêtre devient le chef de la communauté sous domination perse, à côté puis à la place du gouverneur ; Josué fils de Yotsadaq, Esdras lui-même prêtre
Époque hellénistique
La charge s’achète auprès des Séleucides (Jason, Ménélas) ; les Hasmonéens, prêtres sans être sadocides, cumulent sacerdoce et royauté ; les « fils de Sadoq » de Qumrân rejettent ce sacerdoce
Époque romaine
Les grands prêtres nommés par Hérode puis par les procurateurs ; les familles sacerdotales — Boéthos, Hanan, Caïphe — décrites comme une aristocratie ; vingt-quatre classes de service (1 Ch 24) qui se relaient au Temple
Après 70
Plus de sacrifice ; les prêtres gardent des honneurs et des règles ; les rabbins, souvent non prêtres, prennent l’autorité ; les listes des classes sacerdotales gravées dans les synagogues de Galilée attestent la mémoire de l’institution
Prêtres et sadducéens. Le nom des sadducéens dérive probablement de Sadoq. Le parti était lié à l’aristocratie sacerdotale, sans que tous les prêtres fussent sadducéens : Josèphe, prêtre, était pharisien, et beaucoup de prêtres de rang modeste l’étaient aussi (voir L’époque du Second Temple).
3. Ce qui subsiste
La bénédiction sacerdotale (birkat cohanim) : prononcée les bras levés, doigts écartés, le visage couvert du châle ; chaque jour en Israël et dans les communautés séfarades, seulement aux fêtes dans l’usage ashkénaze de diaspora. L’assemblée ne regarde pas les mains.
La première montée à la Torah revient au cohen, la seconde au lévite ; on ne fait pas monter un Israël avant eux, sauf s’ils sont absents.
Le rachat du premier-né (pidyon ha-ben) : trente jours après la naissance, le père rachète son fils premier-né au cohen contre cinq pièces d’argent (Nb 18,15-16) ; les fils de cohanim et de lévites en sont dispensés.
Les interdits : le cohen n’entre pas dans un cimetière et ne se tient pas sous le même toit qu’un mort — ce qui pose des questions concrètes pour les hôpitaux, les avions transportant des cercueils, les musées d’anthropologie ; il n’épouse pas une divorcée ni une convertie, règle que les tribunaux rabbiniques appliquent et que les courants non orthodoxes ont abolie.
Le pain des cohanim : la halla, part de pâte, est encore prélevée et brûlée, puisqu’aucun cohen n’est en état de la manger en pureté.
4. Le chromosome des cohanim
En 1997, une étude génétique a montré qu’une proportion élevée d’hommes se déclarant cohanim, ashkénazes comme séfarades, partagent un même ensemble de marqueurs sur le chromosome Y — le « haplotype modal des cohanim » —, avec un ancêtre commun estimé à environ trois mille ans. Les études ultérieures ont affiné le résultat : une lignée (J1-P58) est nettement surreprésentée, mais elle n’est pas propre aux cohanim, et une part importante des cohanim actuels ne la porte pas. Le résultat atteste une transmission patrilinéaire remarquablement stable pour une partie du groupe ; il ne permet ni de prouver ni d’infirmer le statut d’un individu, et les décisionnaires refusent qu’il soit employé à cette fin.
5. Les prêtres et l’avenir
La prière quotidienne demande le rétablissement du service du Temple ; des institutions se préparent à l’exercer, en formant des cohanim aux rites et en confectionnant des vêtements sacerdotaux. La majorité du monde religieux tient cette restauration pour messianique et non pour un programme. Les courants non orthodoxes ont retiré ces demandes de leur liturgie ou les ont reformulées. Le statut des cohanim y est conservé comme honneur, dépouillé de ses interdits.
La mahloket
Faut-il maintenir les privilèges et les interdits des cohanim ?
Une prêtrise sans Temple garde des honneurs, des interdits matrimoniaux et des règles de pureté. L’orthodoxie les maintient intégralement ; le judaïsme massorti a assoupli ; le judaïsme réformé a aboli. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
La sainteté des cohanim ne dépend pas du Temple mais de leur naissance : « ils seront saints pour leur Dieu » (Lv 21,6), et cette sainteté ne s’éteint pas parce que l’autel manque. Les honneurs sont des rappels, les interdits sont des gardes. Le jour où le service reprendra, il faudra des cohanim qui ne se soient pas rendus impurs ni n’aient contracté d’union interdite. On garde ce qu’on ne peut pas refaire.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne maintient les règles et en reconnaît le poids : un cohen qui aime une divorcée ou une convertie doit renoncer, ou renoncer à son statut. Les décisionnaires cherchent des issues au cas par cas — doute sur la filiation, statut de la femme —, sans abolir le principe. Elle refuse en revanche qu’on fasse de la génétique un instrument de statut : la halakha repose sur la présomption de filiation, non sur un test.
Monde haredi et litvak
Les cohanim sont les fils d’Aaron, et rien de ce que la Torah leur prescrit n’a été abrogé. Ceux qui suppriment ces règles suppriment l’espérance du Temple. Nous les gardons, nous préparons ce qui peut l’être, et nous attendons.
Hassidisme
Le hassidisme voit dans le cohen une image : celui qui bénit les bras levés, la face couverte, canal d’une bénédiction qui ne vient pas de lui. Le Baal Chem Tov enseignait que chaque juif peut être cohen en ceci qu’il transmet ce qu’il reçoit. Les règles demeurent ; le sens est pour tous.
Massorti
Historiquement, la prêtrise a été une institution changeante — sanctuaires multiples, centralisation, charge achetée, aristocratie — avant d’être figée par la disparition du Temple. Le judaïsme massorti a maintenu les honneurs et permis à ses rabbins de célébrer le mariage d’un cohen avec une divorcée ou une convertie, en tenant que l’interdit visait un service qui n’existe plus. C’est une décision, et il l’assume comme telle.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé a supprimé les distinctions entre cohen, lévi et Israël dès le XIXe siècle : tous montent à la Torah dans le même ordre, tous peuvent épouser qui ils veulent, et la bénédiction sacerdotale est dite par le rabbin ou par l’assemblée. Il tient qu’une prêtrise héréditaire contredit l’égalité, et que la sainteté appartient au peuple entier (Ex 19,6).
Monde séfarade et mizrahi
Les communautés séfarades ont gardé la bénédiction quotidienne des cohanim, que les ashkénazes de diaspora ont réduite aux fêtes, et elles tiennent aux honneurs sacerdotaux avec une ferveur particulière. Les familles de cohanim y portent souvent le nom — Cohen, Kahn, Katz chez les ashkénazes ; Cohen, Azoulay, Kohen chez les séfarades —, et les tombes portent les mains levées.
Où en est la discussion
Les honneurs sont conservés partout ; les interdits divisent. La voix classique garde ce qu’on ne peut pas refaire. L’orthodoxie moderne maintient, cherche des issues et refuse la génétique comme preuve. La voix haredi lie les règles à l’espérance. Le hassidisme offre le sens à tous. La voix massorti rapporte l’interdit à un service disparu. La voix réformée abolit au nom du royaume de prêtres. La voix séfarade rappelle la bénédiction quotidienne et les noms. Justin observe que le verset du sacerdoce universel est aussi celui de la Réforme.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Sadoq et ses origines
Doctorat
Histoire d’Israël
3-4 ans
Hypothèse. Sadoq, prêtre de David, est issu d’une prêtrise jébuséenne de Jérusalem antérieure à la conquête, et sa généalogie aaronide (1 Ch 6) est une construction ultérieure.
État de la question
La thèse jébuséenne (Rowley, 1939) est discutée et minoritaire.
Corpus
2 S 8,17 ; 15,24-29 ; 1 R 1-2 ; 1 Ch 6,50-53 ; Gn 14,18 (Melkisédeq).
Méthode
Critique des généalogies et des récits d’intronisation.
Ce qui la réfuterait : Une attestation indépendante de la filiation aaronide de Sadoq.
H2. Les classes sacerdotales en Galilée
Master
Épigraphie
12-18 mois
Hypothèse. Les inscriptions des vingt-quatre classes sacerdotales trouvées dans les synagogues de Galilée (Césarée, Ashkelon, Nazareth ?) attestent une réinstallation des familles de prêtres en Galilée après 135, et non seulement une commémoration liturgique.
État de la question
L’interprétation est discutée.
Corpus
Inscription de Césarée ; fragments d’Ashkelon et de Kissoufim ; piyyoutim d’Eléazar ha-Qalir sur les classes.
Méthode
Analyse épigraphique et confrontation aux piyyoutim.
Ce qui la réfuterait : Une fonction purement liturgique sans corrélat d’installation.
H3. La bénédiction sacerdotale quotidienne
Master
Liturgie comparée
12-18 mois
Hypothèse. La réduction de la bénédiction aux fêtes dans l’usage ashkénaze de diaspora date des XIVe-XVe siècles et s’explique par les motifs invoqués par le Rema — l’absence de joie hors des fêtes —, non par un précédent talmudique.
État de la question
Les motifs sont connus ; la datation de l’usage est discutée.
Corpus
Choulhan Aroukh, Orah Hayim 128 et gloses ; responsa ashkénazes médiévales ; usages séfarades et israéliens.
Méthode
Histoire de l’usage à partir des sources juridiques.
Ce qui la réfuterait : Un usage réduit attesté avant le XIVe siècle.
H4. Le haplotype des cohanim
Doctorat
Génétique / anthropologie
3-4 ans
Hypothèse. La proportion de cohanim porteurs de la lignée J1-P58 est comparable dans les communautés ashkénazes, séfarades et orientales, ce qui confirme une origine antérieure à la dispersion médiévale.
État de la question
Les études de Skorecki (1997) et de Hammer (2009) l’indiquent ; des communautés restent peu échantillonnées.
Corpus
Données génétiques publiées ; échantillons de communautés yéménites, irakiennes, éthiopiennes.
Méthode
Analyse statistique comparée.
Ce qui la réfuterait : Une distribution divergente entre aires.
H5. Le cohen et la divorcée dans les tribunaux
Master
Droit rabbinique contemporain
12-18 mois
Hypothèse. Les tribunaux rabbiniques israéliens ont développé depuis 1953 une jurisprudence des « doutes » sur le statut de cohen qui permet, dans une proportion mesurable des cas, le mariage avec une divorcée sans abolir l’interdit.
État de la question
La pratique est connue ; sa mesure n’a pas été publiée.
Corpus
Décisions publiées des tribunaux rabbiniques ; responsa contemporaines ; données du ministère des services religieux.
Méthode
Analyse jurisprudentielle et quantitative.
Ce qui la réfuterait : Une application uniforme de l’interdit sans jurisprudence des doutes.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Grabbe, Lester L. Priests, Prophets, Diviners, Sages. Valley Forge : Trinity Press, 1995.
Schaper, Joachim. Priester und Leviten im achämenidischen Juda. Tübingen : Mohr Siebeck, 2000.
Nurmela, Risto. The Levites: Their Emergence as a Second-Class Priesthood. Atlanta : Scholars Press, 1998.
Études
Cody, Aelred. A History of Old Testament Priesthood. Rome : Pontifical Biblical Institute, 1969.
Skorecki, Karl, et alii. « Y Chromosomes of Jewish Priests ». Nature 385 (1997) : 32.
Hammer, Michael F., et alii. « Extended Y Chromosome Haplotypes Resolve Multiple and Unique Lineages of the Jewish Priesthood ». Human Genetics 126 (2009) : 707-717.
VanderKam, James C. From Joshua to Caiaphas: High Priests after the Exile. Minneapolis : Fortress, 2004.
« Les cohanim », Judaica Comparata, révision du 23 septembre 2026, <https://www.etude-judaica.ch/modules/cohanim.html>, consulté le 24 septembre 2026.
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