Un juif d’Alexandrie écrit une cinquantaine de traités en grec pour montrer que Moïse avait tout dit avant Platon. Il dirige la délégation envoyée à Caligula pour plaider la cause de sa communauté. Il commente la Torah verset par verset, allégoriquement, avec une méthode qui fera fortune — chez les chrétiens. Car le judaïsme rabbinique ne le cite jamais : son œuvre a été conservée par l’Église, et redécouverte par les juifs au XVIe siècle. Philon pose la question de ce qu’est la tradition juive, et de qui décide qui en fait partie.
1. Alexandrie
La communauté. Alexandrie abritait la plus grande communauté juive de diaspora, installée depuis la fondation de la ville ; Philon parle de centaines de milliers de juifs en Égypte. Ils parlaient grec, lisaient la Torah dans la Septante, avaient leurs propres institutions, et une grande synagogue décrite par les sources rabbiniques elles-mêmes (t. Soukka 4,6).
Les tensions. En 38 de l’ère commune, sous le préfet Flaccus, des violences éclatent : maisons pillées, juifs parqués dans un quartier, notables fouettés. Philon en fait le récit dans Contre Flaccus et raconte dans L’ambassade à Caïus la délégation qu’il conduisit devant Caligula, qui voulait faire ériger sa statue dans le Temple de Jérusalem.
Philon (vers 20 avant — vers 45 après l’ère commune) appartient à la plus haute aristocratie juive : son frère Alexandre est alabarque, chargé des douanes ; son neveu Tiberius Julius Alexander deviendra préfet d’Égypte et participera au siège de Jérusalem, après avoir quitté la pratique juive.
2. L’œuvre
Le commentaire allégorique : Allégories des lois, Sur le Chérubin, Sur la fuite — une lecture verset par verset de la Genèse, où les personnages deviennent des états de l’âme : Abraham la vertu acquise par l’étude, Isaac la vertu innée, Jacob la vertu acquise par l’exercice.
L’exposition de la Loi : Sur la création du monde, Vie de Moïse, Sur les lois particulières — une présentation ordonnée de la législation mosaïque, destinée aussi à des lecteurs non juifs.
Les traités philosophiques : sur la providence, sur l’éternité du monde, sur la liberté du sage.
Les traités historiques : Contre Flaccus et L’ambassade à Caïus, sources majeures sur la condition des juifs sous l’Empire.
3. Les idées
Dieu. Philon insiste sur l’inconnaissabilité divine : on sait que Dieu est, non ce qu’il est. Il refuse tout anthropomorphisme et lit les expressions corporelles de l’Écriture comme des concessions à la faiblesse humaine — position que Maïmonide développera mille ans plus tard, sans le connaître.
Le logos. Intermédiaire entre Dieu et le monde, « premier-né », « image de Dieu », instrument de la création, qui permet de penser l’action divine sans compromettre la transcendance. Le concept vient du stoïcisme et du platonisme ; sa parenté avec le prologue de Jean a fait couler beaucoup d’encre, sans qu’une dépendance directe soit établie.
L’allégorie. Philon la revendique tout en refusant qu’elle dispense de la pratique : il critique explicitement ceux qui, ayant compris le sens symbolique du chabbat ou de la circoncision, cesseraient de les observer (Migr. Abr. 89-93). Le texte est l’un des plus cités du corpus, parce qu’il atteste l’existence de tels juifs à Alexandrie.
La Loi et la nature. La Torah est la loi de la nature mise par écrit ; le sage vivait selon elle avant Moïse. C’est une manière d’articuler la révélation et la philosophie grecque.
4. Une postérité chrétienne
La conservation. Aucun auteur rabbinique ne cite Philon. Son œuvre a été transmise par les chrétiens : Clément d’Alexandrie et Origène l’utilisent abondamment, Eusèbe en donne des extraits et une légende selon laquelle Philon aurait rencontré Pierre à Rome, et Jérôme le range parmi les auteurs ecclésiastiques. Une partie du corpus ne survit qu’en arménien.
La méthode. L’allégorie philonienne est le modèle de l’exégèse alexandrine chrétienne, et par elle d’une grande part de l’exégèse occidentale (voir L’hébraïsme chrétien).
La redécouverte juive. Azaria de’ Rossi, à Mantoue, consacre en 1573 un chapitre de son Meor Einayim à « Yedidya l’Alexandrin » — il faut lui redonner un nom hébreu, puisqu’on l’avait oublié. Il l’étudie avec admiration et réserve, et son livre est condamné par plusieurs rabbins. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la science du judaïsme réintègre Philon dans l’histoire juive.
5. Philon et le judaïsme de son temps
Ce qu’il atteste. Une communauté fidèle : Philon défend le Temple, envoie des offrandes, observe les fêtes, tient la Septante pour inspirée (Vie de Moïse II, 25-44), décrit le chabbat comme institution universelle. Il mentionne les Esséniens et un groupe égyptien contemplatif, les Thérapeutes, dont l’existence a été mise en doute puis généralement admise.
Ce qu’il ignore. Il ne connaît apparemment pas l’hébreu — ses étymologies passent par le grec —, ne cite aucune tradition qui ressemble à la Mishna, et ne paraît pas connaître les pharisiens. Son judaïsme n’est pas moins juif ; il est autre.
La mahloket
Philon appartient-il à la tradition juive ?
Il a écrit en grec, lu la Bible en traduction, pensé avec Platon, et n’a jamais été cité par un auteur rabbinique. Son œuvre a été sauvée par l’Église. La question posée aux sept voix : qu’est-ce qui fait qu’un auteur appartient à une tradition ?
Le Beit Midrash classique
La tradition se transmet par une chaîne : les maîtres reçoivent et enseignent, et ce qui n’est pas repris se perd. Philon n’a pas été repris, et cela dit quelque chose — non sur sa piété, qui paraît réelle, mais sur sa place dans la transmission. On peut être un juif fidèle et ne pas faire partie de la chaîne des maîtres.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne relève un fait frappant : Maïmonide développe sur l’inconnaissabilité divine et sur les anthropomorphismes des positions très proches de celles de Philon, sans l’avoir lu. Deux esprits formés à la philosophie grecque, à mille ans d’écart, rencontrent les mêmes problèmes dans le même texte. Cela suggère que Philon n’est pas un accident, mais une possibilité du judaïsme.
Monde haredi et litvak
Ce qui nous a été transmis, ce sont la Torah, la Michna, le Talmud et les maîtres. Un auteur que nos sages n’ont pas mentionné n’entre pas dans notre étude. Que les nations l’aient conservé est leur affaire. Nous ne jugeons pas l’homme ; nous étudions ce que nos pères nous ont donné.
Hassidisme
Le hassidisme n’a pas lu Philon, mais il reconnaîtrait sa manière : lire les patriarches comme des états de l’âme est exactement ce que font les maîtres quand ils expliquent qu’Abraham est l’amour et Isaac la crainte. Les mêmes intuitions reviennent chez ceux qui cherchent, même séparés par les siècles et les langues.
Massorti
Historiquement, Philon atteste un judaïsme hellénistique majeur, qui a disparu avec la communauté d’Alexandrie après la révolte de 115-117 et la guerre. Le judaïsme massorti tient que l’exclure de la tradition juive reviendrait à confondre le judaïsme avec l’un de ses courants victorieux. Le judaïsme du Second Temple était pluriel (voir L’époque du Second Temple), et Philon en est le témoin le plus complet.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé revendique Philon : un juif qui pense dans la langue et la culture de son temps, qui articule fidélité et philosophie, et qui refuse que l’allégorie dispense de la pratique. Il relève que sa redécouverte par Azaria de’ Rossi a été condamnée, et que la critique de son livre par des rabbins montre combien il était dérangeant de réintégrer un tel auteur.
Monde séfarade et mizrahi
Azaria de’ Rossi était italien, et c’est dans le monde méditerranéen que Philon a été relu le premier, au contact des humanistes. Les communautés séfarades d’Italie et des Pays-Bas ont cultivé ce type de savoir. Il faut noter la réserve d’Azaria lui-même : il admire l’homme et doute de sa connaissance de l’hébreu, ce que la recherche a confirmé quatre siècles plus tard.
Où en est la discussion
L’appartenance dépend de ce qu’on entend par tradition. La voix classique tient la chaîne de transmission pour le critère. L’orthodoxie moderne relève la convergence avec Maïmonide. La voix haredi s’en tient à ce qui a été transmis. Le hassidisme reconnaît une manière proche de la sienne. La voix massorti refuse de confondre le judaïsme avec un courant victorieux. La voix réformée le revendique et rappelle la condamnation d’Azaria de’ Rossi. La voix séfarade souligne la précocité du jugement philologique italien. Justin note que son Église a conservé ce que la tradition juive n’a pas repris.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Quatre pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Philon et l’hébreu
Master
Philologie
12-18 mois
Hypothèse. Les étymologies de noms propres chez Philon dérivent de listes onomastiques grecques et non d’une connaissance directe de l’hébreu, ce que montre leur concordance avec les onomastica conservés.
État de la question
La thèse est majoritaire ; quelques chercheurs défendent une connaissance élémentaire.
Corpus
Étymologies philoniennes ; onomastica grecs des papyrus ; Septante.
Méthode
Comparaison systématique des étymologies.
Ce qui la réfuterait : Des étymologies exigeant une connaissance de l’hébreu.
H2. Le logos et le prologue de Jean
Doctorat
Origines chrétiennes
3-4 ans
Hypothèse. Les correspondances entre le logos philonien et Jn 1,1-18 relèvent d’un fonds commun hellénistique juif et non d’une dépendance littéraire directe.
État de la question
Le débat est ancien et n’est pas clos.
Corpus
Philon, De opificio, De confusione ; Jn 1 ; Sagesse ; targums sur la parole créatrice.
Méthode
Comparaison des fonctions attribuées au logos.
Ce qui la réfuterait : Des correspondances verbales excluant un fonds commun.
H3. Les allégoristes radicaux
Master
Judaïsme hellénistique
12-18 mois
Hypothèse. Le passage de Migr. Abr. 89-93 vise un groupe réel d’Alexandrins ayant abandonné la pratique, et non une position hypothétique.
État de la question
L’interprétation est discutée.
Corpus
Philon, De migratione Abrahami 89-93 ; autres passages critiques ; sources sur l’apostasie alexandrine.
Méthode
Analyse du vocabulaire et du contexte.
Ce qui la réfuterait : Un usage rhétorique sans référent identifiable.
H4. L’absence rabbinique
Doctorat
Histoire de la transmission
3-4 ans
Hypothèse. L’absence de Philon dans la littérature rabbinique s’explique par la disparition de la communauté alexandrine et par la barrière de la langue, et non par un rejet doctrinal, qu’aucune source n’atteste.
État de la question
L’explication est plausible et rarement démontrée.
Corpus
Sources rabbiniques sur Alexandrie ; t. Soukka 4,6 ; sources sur la révolte de 115-117 ; traditions parallèles à des thèmes philoniens.
Méthode
Recherche d’éventuelles traces et de parallèles thématiques.
Ce qui la réfuterait : Une polémique rabbinique identifiable contre des positions philoniennes.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Philon d’Alexandrie. Œuvres. 36 vol. Paris : Cerf, 1961-1992.
Nikiprowetzky, Valentin. Le commentaire de l’Écriture chez Philon d’Alexandrie. Leyde : Brill, 1977.
Runia, David T. Philo in Early Christian Literature. Assen : Van Gorcum, 1993.
Études
Borgen, Peder. Philo of Alexandria: An Exegete for His Time. Leyde : Brill, 1997.
Hadas-Lebel, Mireille. Philon d’Alexandrie : un penseur en diaspora. Paris : Fayard, 2003.
Niehoff, Maren R. Philo of Alexandria: An Intellectual Biography. New Haven : Yale University Press, 2018.
Weinberg, Joanna, éd. Azariah de’ Rossi, The Light of the Eyes. New Haven : Yale University Press, 2001.