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Terre et institutions

Le Pentateuque : lieux et itinéraires

De Mésopotamie en Moab, sans jamais entrer

La Torah commence en Mésopotamie et s’achève en Moab ; entre les deux, l’Égypte et le désert. Le pays promis y est traversé par les patriarches, quitté par Jacob, contemplé par Moïse depuis le Nébo — jamais habité. C’est une géographie de l’extérieur : le livre fondateur d’un peuple installé sur une terre a été écrit, ou du moins lu, comme le récit de tout ce qui précède l’installation. Ce module suit les cinq livres lieu par lieu, avec les cartes correspondantes.

1. Bereshit : de Mésopotamie en Égypte

Les origines. L’Éden est situé par quatre fleuves dont deux sont connus, le Tigre et l’Euphrate (Gn 2,10-14) ; le déluge dépose l’arche sur les monts d’Ararat, en Urartu ; la tour se dresse à Babel, dans le pays de Shinéar — la Babylonie. Les premiers chapitres regardent vers la Mésopotamie, dont ils reprennent et retournent les récits (voir Le déluge).

Abraham part d’Our des Chaldéens — identification discutée : Our de Basse-Mésopotamie, ou une Oura du nord —, séjourne à Harran, en Haute-Mésopotamie, et entre en Canaan par le nord. Ses étapes dessinent la montagne centrale : Sichem, où il bâtit un premier autel ; Béthel ; le Néguev ; Hébron, où il achète le caveau de Makpéla, seule terre qu’il possède ; Beer-Sheva, où il plante un tamaris. Sodome et Gomorrhe, au bord de la mer Morte, sont détruites. Le Moriya de l’Aqeda sera identifié à Jérusalem par 2 Ch 3,1.

Isaac ne quitte pas le pays : Beer-Sheva, Guérar chez les Philistins. Jacob fuit à Harran, revient par la Transjordanie — Mahanaïm, le gué du Yabboq où il lutte, Soukkot —, puis Sichem, Béthel, Bethléem où meurt Rachel, Hébron. Joseph est vendu à Dothan et emmené en Égypte ; la famille s’y installe dans le pays de Goshen, dans le delta oriental. Le livre s’achève sur un cercueil en Égypte.

2. Chemot et Bamidbar : le désert

De l’Égypte à Moab Itinéraire schématique de la sortie d’Égypte : Goshen, le passage de la mer, le Sinaï, Qadech-Barnéa, le contournement d’Édom et les plaines de Moab en face de Jéricho. La localisation du Sinaï et de la plupart des étapes est disputée ; la carte montre la structure du récit, non un tracé établi. Mer Méditerranée golfe de Suez golfe d’Aqaba Nil Sinaï Ramsès (Goshen) Sinaï / Horeb Qadech-Barnéa plaines de Moab Jéricho passage de la mer ? Itinéraire schématique selon Ex 12–19 et Nb 33 : la localisation du Sinaï, du passage de la mer et de la plupart des étapes est incertaine ou disputée.
Itinéraire schématique de la sortie d’Égypte : Goshen, le passage de la mer, le Sinaï, Qadech-Barnéa, le contournement d’Édom et les plaines de Moab en face de Jéricho. La localisation du Sinaï et de la plupart des étapes est disputée ; la carte montre la structure du récit, non un tracé établi.

Goshen et les villes de Pitom et Ramsès (Ex 1,11) : la seconde est identifiée à Pi-Ramsès, capitale de Ramsès II dans le delta oriental, ce qui fournit l’un des arguments pour situer le récit au XIIIe siècle.

La mer. Yam Souf, la « mer des Joncs », a été identifiée à la mer Rouge (par la Septante), aux lacs Amers, au lac Sirbonis sur la côte, ou au golfe d’Aqaba ; le texte lui-même ne permet pas de trancher.

Le Sinaï. La tradition chrétienne le situe depuis le IVe siècle au Djebel Moussa, au sud de la péninsule, où s’élève le monastère Sainte-Catherine ; d’autres propositions le placent au nord de la péninsule, dans le Néguev, en Arabie — d’après Ga 4,25 et les motifs volcaniques d’Ex 19 —, ou à Pétra. La tradition juive n’a pas fixé de lieu et n’en a pas fait un pèlerinage : le Sinaï est le lieu d’un événement, non un sanctuaire.

Les étapes. Nb 33 en donne quarante-deux, de Ramsès aux plaines de Moab ; la plupart sont inconnues. Qadech-Barnéa, où le peuple séjourne longtemps, est identifiée avec vraisemblance à Ein el-Qudeirat, oasis du nord du Sinaï, mais les vestiges y datent de l’époque royale, non du XIIIe siècle. Le mont Hor, où meurt Aaron, est traditionnellement placé près de Pétra.

Le contournement. Édom refuse le passage par la route des rois (Nb 20) ; le peuple contourne par le sud et l’est, bat Sihôn et Og en Transjordanie, et campe dans les plaines de Moab, en face de Jéricho. Ruben, Gad et une moitié de Manassé s’installent là, à l’est du Jourdain (Nb 32).

3. Vayiqra : un seul lieu

Le Lévitique se passe tout entier à la Tente de la rencontre, au pied du Sinaï ; il n’a pas de géographie, sauf la géographie intérieure du sanctuaire — parvis, Saint, Saint des saints — et celle du camp, qui distingue le dedans, où l’on est pur, et le dehors, où l’on envoie l’impur et le bouc d’Azazel (Lv 16). Cette topographie de la sainteté est traitée dans Le sanctuaire et le Temple et dans Les douze tribus, avec le plan du camp.

4. Devarim : le pays vu du Nébo

Le Deutéronome est prononcé « au-delà du Jourdain, dans le désert, dans la Arava » (Dt 1,1). Il décrit le pays que le peuple va recevoir — une terre de torrents, de blé et d’orge, de vigne, de figuier et de grenadier, d’olivier et de miel (Dt 8,7-9) —, en prescrit l’usage, et désigne deux montagnes qui se font face en Samarie, le Garizim et l’Ébal, pour la bénédiction et la malédiction (Dt 27). Le livre s’achève sur le Nébo : Moïse voit tout le pays, « de Galaad jusqu’à Dan », et meurt sans y entrer. Le lieu de sa tombe est inconnu (Dt 34,6), ce que le midrash explique : pour qu’on n’en fasse pas un sanctuaire.

5. Ce que l’archéologie dit et ne dit pas

Aucune trace matérielle de la sortie d’Égypte ni du séjour au désert n’a été trouvée, ce qui n’est pas surprenant pour des nomades, mais ce qui interdit aussi d’en faire un argument ; les sites du Sinaï et du Néguev n’ont pas livré d’occupation du XIIIe siècle correspondant au récit. La stèle de Mérneptah (vers 1208) atteste un « Israël » en Canaan à cette date. Les historiens lisent l’Exode comme un récit fondateur qui peut conserver la mémoire d’un groupe venu d’Égypte, sans que les proportions du récit soient historiques. La question est traitée dans Histoire d’Israël ancien et dans La sortie d’Égypte.

La mahloket

Faut-il chercher le Sinaï ?

La tradition chrétienne a fixé un lieu et y a bâti un monastère ; la tradition juive n’a pas fixé de lieu et n’a pas fait de pèlerinage ; la recherche propose une dizaine de sites sans en établir aucun. La question posée aux sept voix : que gagne-t-on, et que perd-on, à localiser le lieu de la révélation ?

Le Beit Midrash classique

La Torah ne dit pas où est le Sinaï, et elle dit où n’est pas la tombe de Moïse : ces silences sont voulus. Le midrash enseigne que le Sinaï fut choisi parce qu’il était la plus basse des montagnes, et que la Torah fut donnée dans le désert, terre de personne, pour que nul peuple ne puisse la revendiquer. Chercher le lieu, c’est rater l’enseignement du lieu.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne s’intéresse aux propositions des historiens et n’en tire pas de conséquence religieuse : la révélation n’a pas besoin d’un site pour être réelle, et la tradition l’a délibérément détachée d’un sanctuaire, à la différence de Jérusalem. Elle observe que le Djebel Moussa est une identification chrétienne du IVe siècle, sans fondement juif.

Monde haredi et litvak

Le Sinaï est le lieu où la Torah fut donnée devant tout Israël, et cela suffit. Nous n’y allons pas, et nous n’avons pas besoin d’y aller : la Torah est ici, dans la maison d’étude. Que les savants cherchent une montagne ne change rien à ce qui s’est passé sur celle-là.

Hassidisme

Le hassidisme dit que chaque juif s’est tenu au Sinaï, et que chaque étude de la Torah est un retour au Sinaï — c’est le sens de la fête de Chavouot, qui n’a pas de lieu. Le Sinaï est un moment, pas une montagne. Le désert, lui, est un enseignement : pour recevoir, il faut se faire désert.

Massorti

Historiquement, la localisation du Sinaï est indécidable : le récit combine des traditions de sanctuaires du sud — Séïr, Paran, Téman dans les textes poétiques — et le nom de Sinaï, sans qu’on puisse les faire coïncider sur une carte. Le judaïsme massorti tient que cette indécidabilité est instructive : elle montre que le récit n’a pas été écrit comme un itinéraire, et que la tradition juive l’a compris ainsi.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé relève que la Torah, en laissant le Sinaï sans lieu et la tombe de Moïse sans tombe, a refusé deux sanctuaires possibles, et que ce refus est cohérent avec sa critique des lieux saints. Il en tire une leçon pour aujourd’hui : la sainteté est dans le temps et dans l’acte plus que dans l’espace — c’est la thèse de Heschel sur le chabbat.

Monde séfarade et mizrahi

Les juifs d’Égypte et du Yémen ont vécu à quelques jours du Sinaï pendant des siècles sans y monter en pèlerinage, alors qu’ils allaient sur les tombes des justes. Ce contraste dit tout : la tradition séfarade et orientale sanctifie les tombes des maîtres, non les lieux de la révélation. Le Sinaï est dans le Sefer Torah qu’on lève à la synagogue.

Où en est la discussion

La tradition n’a pas cherché le Sinaï, et elle a des raisons. La voix classique lit un silence voulu. L’orthodoxie moderne détache la révélation du site. La voix haredi déplace le lieu vers la maison d’étude. Le hassidisme fait du Sinaï un moment et du désert une discipline. La voix massorti tient l’indécidabilité pour instructive. La voix réformée retient le refus de deux sanctuaires. La voix séfarade oppose les tombes vénérées et la montagne ignorée. Justin reconnaît que le monastère a fixé ce que la tradition juive avait laissé ouvert.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Our des Chaldéens

  • Master
  • Exégèse / assyriologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’expression « Our des Chaldéens » (Gn 11,28.31 ; 15,7) est un anachronisme qui date la rédaction au plus tôt du IXe siècle, époque de l’installation des Chaldéens en Basse-Mésopotamie.

État de la question
L’argument est courant ; sa portée pour la datation du récit patriarcal est discutée.
Corpus
Gn 11 ; 15 ; Ne 9,7 ; sources assyriennes sur les Chaldéens ; Gordon sur une Oura du nord.
Méthode
Analyse des attestations du nom.

Ce qui la réfuterait : Une attestation de « Chaldéens » en Basse-Mésopotamie antérieure au Xe siècle.

H2. Pi-Ramsès et Ex 1,11

  • Master
  • Égyptologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La mention de Ramsès en Ex 1,11 conserve une mémoire de Pi-Ramsès, abandonnée vers 1070 et oubliée ensuite, ce qui indique une tradition antérieure à cet abandon.

État de la question
L’argument de Hoffmeier et Kitchen est discuté par Redford et Na’aman.
Corpus
Ex 1,11 ; fouilles de Qantir ; Gn 47,11 ; Ex 12,37 ; Nb 33,3-5.
Méthode
Confrontation des données archéologiques et du texte.

Ce qui la réfuterait : Un emploi du nom explicable par une connaissance tardive.

H3. Les étapes de Nb 33

  • Doctorat
  • Exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. La liste des quarante-deux étapes de Nb 33 est une composition indépendante des récits d’Exode et de Nombres, avec lesquels elle ne coïncide qu’en partie, et elle reflète un itinéraire de caravanes de l’époque royale.

État de la question
La thèse de Noth et de Davies est discutée.
Corpus
Nb 33 ; Ex 12-19 ; Nb 10-22 ; Dt 1-3 ; itinéraires égyptiens.
Méthode
Comparaison des listes et des récits.

Ce qui la réfuterait : Une coïncidence complète entre Nb 33 et les récits.

H4. Qadech-Barnéa

  • Master
  • Archéologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’absence d’occupation à Ein el-Qudeirat avant le Xe siècle établit que la tradition de Qadech comme séjour prolongé s’est formée à l’époque royale, quand le site était une forteresse judéenne.

État de la question
Les données de Cohen et Bernstein (2007) le suggèrent.
Corpus
Fouilles de Tell el-Qudeirat ; Nb 13-20 ; Dt 1 ; Jos 15.
Méthode
Confrontation stratigraphique.

Ce qui la réfuterait : Une occupation du Bronze récent attestée sur le site.

H5. Le Sinaï et les sanctuaires du sud

  • Doctorat
  • Exégèse
  • 3-4 ans

Hypothèse. Les textes poétiques anciens qui font venir Dieu de Séïr, de Paran et de Téman (Dt 33,2 ; Jg 5,4 ; Ha 3,3) conservent une tradition de théophanie méridionale antérieure au nom de Sinaï et indépendante de lui.

État de la question
La thèse est ancienne ; l’ordre des traditions est discuté.
Corpus
Dt 33,2 ; Jg 5,4-5 ; Ha 3,3 ; Ps 68,8-9 ; inscriptions de Kuntillet Ajrud (« YHWH de Téman »).
Méthode
Analyse comparée des théophanies.

Ce qui la réfuterait : Une dépendance des textes poétiques envers le récit du Sinaï.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Rainey, Anson F., et R. Steven Notley. The Sacred Bridge: Carta’s Atlas of the Biblical World. Jérusalem : Carta, 2006.
  • Hoffmeier, James K. Ancient Israel in Sinai. New York : Oxford University Press, 2005.
  • Davies, Graham I. The Way of the Wilderness. Cambridge : Cambridge University Press, 1979.

Études

  • Redford, Donald B. Egypt, Canaan, and Israel in Ancient Times. Princeton : Princeton University Press, 1992.
  • Na’aman, Nadav. « The Exodus Story: Between Historical Memory and Historiographical Composition ». Journal of Ancient Near Eastern Religions 11 (2011) : 39-69.
  • Cohen, Rudolph, et Hannah Bernstein. Excavations at Kadesh Barnea (Tell el-Qudeirat) 1976-1982. Jérusalem : IAA, 2007.
  • Römer, Thomas. Moïse en version originale. Paris : Bayard, 2015.

Voir aussi

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Comment citer cette page

« Le Pentateuque : lieux et itinéraires », Judaica Comparata, révision du 23 septembre 2026, <https://www.etude-judaica.ch/modules/geographie-torah.html>, consulté le 24 septembre 2026.

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