Une autre montagne, une autre Torah, le même Israël ?
Chaque année, à la veille de Pâque, quelques centaines de personnes égorgent des agneaux au sommet du Garizim, au-dessus de Naplouse, et les rôtissent dans des fosses pour les manger la nuit, debout, les reins ceints. C’est le seul sacrifice pascal célébré aujourd’hui selon les prescriptions de l’Exode. Ceux qui l’offrent ne sont pas juifs, et ils se disent plus anciens que les juifs : ils sont les Samaritains, héritiers revendiqués des tribus du Nord, gardiens d’un Pentateuque à eux et d’une montagne sainte qui n’est pas Jérusalem. Ils sont un peu moins de neuf cents. Ce module expose leur histoire, leur Torah, et le litige qui les sépare du judaïsme depuis deux mille cinq cents ans.
Deux récits d’origine Les Samaritains se nomment Shamerim, « gardiens » de la Torah, et se tiennent pour les descendants directs d’Éphraïm, de Manassé et de Lévi, restés dans le pays. La tradition juive, sur la base de 2 R 17, les tient pour des populations étrangères installées par les Assyriens après 722, qui auraient adopté un culte mêlé. Ce module expose les deux récits et ce que la recherche en retient, sans trancher entre deux communautés dont chacune fonde son identité sur le sien.
1. Les origines
Le récit de 2 Rois 17. Après la prise de Samarie en 722, le roi d’Assyrie déporte les Israélites et installe à leur place des gens de Babylone, de Kouta, d’Avva, de Hamat et de Sepharvaïm ; attaqués par des lions, ils font venir un prêtre israélite qui leur enseigne le culte du Seigneur, qu’ils pratiquent en même temps que celui de leurs dieux. Le nom rabbinique des Samaritains, Koutim, vient de ce récit.
Le récit samaritain. Le schisme n’est pas en 722 mais sous Éli, prêtre qui aurait quitté le Garizim pour fonder un sanctuaire rival à Silo ; les Samaritains sont restés fidèles au lieu choisi, et ce sont les Judéens qui ont fait sécession. La Chronique samaritaine conserve une liste ininterrompue de grands prêtres depuis Aaron.
Ce que la recherche retient. Les annales de Sargon parlent de 27'290 déportés, ce qui laisse sur place l’essentiel d’une population rurale ; les données archéologiques de la Samarie ne montrent pas de rupture démographique massive. La plupart des historiens tiennent aujourd’hui que les Samaritains descendent pour une large part de la population israélite du Nord restée sur place, et que la séparation d’avec les Judéens s’est faite progressivement, entre l’époque perse et l’époque hasmonéenne, plutôt qu’en un événement daté. Les études génétiques, qui montrent une population très endogame proche des autres populations levantines, vont dans le sens d’une origine locale.
2. Le Garizim
La Samarie, entre la plaine côtière et le Jourdain ; le Garizim et l’Ébal, qui se font face au-dessus de Naplouse, l’antique Sichem ; Samarie, capitale du royaume du Nord ; et les deux lieux où vivent aujourd’hui les Samaritains, sur le Garizim et à Holon.
La montagne. Le Deutéronome prescrit de prononcer la bénédiction sur le Garizim et la malédiction sur l’Ébal, les deux montagnes qui encadrent Sichem (Dt 11,29 ; 27,12-13) ; Josué y renouvelle l’alliance (Jos 8,30-35). Pour les Samaritains, le Garizim est le « lieu que le Seigneur a choisi », le seul sanctuaire légitime.
Le sanctuaire. Les fouilles d’Yitzhak Magen, menées de 1983 à 2006, ont dégagé une enceinte sacrée datée du Ve siècle, contemporaine de Néhémie, agrandie à l’époque hellénistique, avec une ville autour et des inscriptions en araméen et en hébreu. Le sanctuaire est détruit par Jean Hyrcan vers 110 avant l’ère commune (Josèphe, Antiquités XIII, 254-256) — c’est l’acte de rupture le plus sûrement daté entre Judéens et Samaritains. Le culte se poursuit sur la montagne sans temple.
La rivalité. L’évangile de Jean la résume dans la question de la Samaritaine : « nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous dites que c’est à Jérusalem qu’il faut adorer » (Jn 4,20). Esdras et Néhémie écartent les « adversaires de Juda et de Benjamin » de la reconstruction (Esd 4), et Sanballat, gouverneur de Samarie, s’oppose à Néhémie. Josèphe raconte que le frère d’un grand prêtre de Jérusalem, marié à la fille de Sanballat, aurait fondé le temple du Garizim — récit discuté.
3. La Torah samaritaine
Un seul livre. Les Samaritains ne reconnaissent que le Pentateuque, sans les Prophètes ni les Écrits. Ils possèdent aussi une chronique (le livre de Josué samaritain) et une riche littérature liturgique et exégétique en araméen samaritain puis en arabe.
Le texte. Le Pentateuque samaritain est écrit dans une forme de l’alphabet paléo-hébreu, que les Juifs ont abandonnée pour l’écriture carrée. Il présente environ six mille différences avec le texte massorétique, pour la plupart orthographiques ; environ un tiers sont partagées avec la Septante, et plusieurs manuscrits de Qumrân présentent une forme « pré-samaritaine », ce qui montre que ce type textuel circulait en Judée avant la séparation (voir Qumrân).
Les différences décisives. Quelques variantes sont idéologiques : le dixième commandement du Décalogue samaritain prescrit d’élever un autel sur le Garizim ; le Deutéronome dit « le lieu que le Seigneur a choisi » là où le texte massorétique dit « choisira » — le lieu est donc déjà désigné, et c’est le Garizim ; en Dt 27,4, l’autel doit être bâti sur le Garizim et non sur l’Ébal. Un fragment de Qumrân et la Vieille Latine lisent aussi « Garizim » dans ce verset, ce qui a relancé la discussion : la lecture samaritaine pourrait être l’originale, et « Ébal » une correction judéenne.
Le rouleau d’Abisha. La communauté conserve un rouleau qu’elle attribue à Abisha, arrière-petit-fils d’Aaron ; les spécialistes le datent pour l’essentiel du XIIe-XIVe siècle, avec des parties plus anciennes.
4. L’histoire
Période
Situation
Époques perse et hellénistique
Sanctuaire du Garizim ; communauté de diaspora à Délos, qui s’adresse au Garizim dans deux inscriptions du IIIe-IIe siècle
Hasmonéens
Destruction du temple (vers 110) et de Sichem par Jean Hyrcan
Époque romaine
Communauté nombreuse ; Pilate fait massacrer des Samaritains montés au Garizim (36), ce qui provoque son rappel ; les évangiles montrent l’hostilité mutuelle et la parabole du « bon Samaritain » la retourne
Époque byzantine
Apogée sous Baba Rabba (IVe s.), réorganisateur de la communauté ; révoltes contre Byzance (484, 529), réprimées durement ; déclin démographique
Islam
Communautés à Naplouse, Gaza, Damas, Le Caire ; conversions à l’islam ; au XIXe siècle, une seule communauté survit à Naplouse, moins de deux cents personnes en 1919
XXe siècle
Une partie s’installe à Holon après 1948 ; l’autre reste à Naplouse, puis à Kiryat Luza, sur le Garizim ; la population remonte à environ 850 personnes aujourd’hui
5. La halakha et les Samaritains
Un statut disputé. La Mishna les traite tantôt comme des Israélites pour certaines lois, tantôt comme des étrangers ; le petit traité Koutim résume : « quand les rendra-t-on dans la communauté ? quand ils renonceront au Garizim et reconnaîtront Jérusalem et la résurrection des morts. » R. Chimon ben Gamliel dit que tout commandement qu’ils observent, ils l’observent plus scrupuleusement qu’Israël (b. Qiddouchin 76a). Le Talmud finit par les tenir pour non-juifs, en raison de soupçons d’idolâtrie.
Aujourd’hui. Les Samaritains de Holon et de Kiryat Luza ont la citoyenneté israélienne, et leur accès à la loi du retour a été reconnu, non sans débats ; leurs mariages relèvent de leurs propres prêtres et ne sont pas reconnus par le rabbinat. Face au déclin démographique et au déséquilibre des sexes, la communauté a accepté depuis les années 1990 des épouses venues de l’extérieur — d’Israël, puis d’Ukraine et d’Azerbaïdjan —, qui se convertissent à la foi samaritaine. Les membres de Kiryat Luza ont souvent trois cartes d’identité — israélienne, palestinienne, jordanienne —, situation unique qui dit leur place entre les deux peuples.
La mahloket
Les Samaritains sont-ils Israël ?
Ils gardent le chabbat avec une rigueur que peu de juifs égalent, sacrifient la Pâque, lisent la Torah en hébreu, descendent pour une large part des tribus du Nord selon la recherche actuelle — et ils nient Jérusalem, les Prophètes, la Torah orale, et le judaïsme les a tenus pour étrangers depuis le Talmud. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
Le Talmud a tranché après des générations d’hésitation : les Koutim ne sont pas dans la communauté. Le traité qui porte leur nom donne la condition du retour — renoncer au Garizim, reconnaître Jérusalem et la résurrection. Ce qui sépare n’est pas le sang mais la montagne. On peut honorer leur fidélité à la lettre de la Torah, et tenir qu’elle n’est pas la Torah entière.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne observe que la recherche a changé le dossier : les Samaritains ne sont probablement pas les colons de 2 R 17, mais des descendants d’Israélites. Elle maintient que le critère halakhique n’est pas l’origine mais la Torah reçue, et que le refus de la Torah orale et des Prophètes suffit à distinguer. Elle relève aussi que l’État les a reconnus par la loi du retour, ce qui crée une situation où le droit civil et le droit rabbinique divergent.
Monde haredi et litvak
Nos sages ont statué, et nous suivons. Qu’ils gardent le chabbat plus strictement que certains juifs n’en fait pas des juifs : les Karaïtes aussi gardaient la lettre. La Torah est écrite et orale ; qui n’en reçoit qu’une moitié a une autre religion, même si elle ressemble à la nôtre.
Hassidisme
Le hassidisme n’a pas de doctrine sur eux, mais il retient une image : un petit reste, moins de mille âmes, qui a porté sa Torah à travers vingt-cinq siècles et monte chaque année sur sa montagne. Le Baal Chem Tov disait qu’aucune fidélité n’est perdue. La question de leur statut appartient aux décisionnaires ; leur fidélité appartient au Ciel.
Massorti
Historiquement, les Samaritains sont un rameau de l’Israël ancien, et leur séparation d’avec les Judéens est l’un des schismes fondateurs de l’histoire religieuse du Levant. Le judaïsme massorti tient que la question « sont-ils Israël ? » a deux réponses : oui, au sens historique ; non, au sens de la communauté religieuse qu’est devenu le judaïsme. Il juge que la connaissance de leur Pentateuque est indispensable à l’étude critique du texte biblique.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé voit dans les Samaritains la preuve que l’Israël ancien était pluriel et que le judaïsme rabbinique est une branche parmi d’autres, devenue dominante. Il soutient la reconnaissance civile dont ils bénéficient et le dialogue avec eux, sans prétendre trancher une question que les Samaritains eux-mêmes posent autrement : ils ne demandent pas à être juifs, ils se disent Israël.
Monde séfarade et mizrahi
Les Samaritains ont vécu pendant des siècles dans les mêmes villes que les juifs d’Orient — Damas, Gaza, Le Caire, Naplouse — et les deux communautés partageaient une condition de minorité en terre d’islam. Les sources de la Genizah montrent des contacts, des disputes et des rapports commerciaux. Cette proximité quotidienne est plus ancienne que la question juridique, et elle rappelle que le litige était aussi un voisinage.
Où en est la discussion
Les Samaritains sont Israël au sens historique, et hors de la communauté juive au sens religieux. La voix classique place la frontière dans la montagne, non dans le sang. L’orthodoxie moderne note que la recherche change le dossier sans changer le critère. La voix haredi les rapproche des Karaïtes. Le hassidisme distingue le statut et la fidélité. La voix massorti donne deux réponses. La voix réformée rappelle qu’ils se disent Israël, non juifs. La voix séfarade rappelle le voisinage en terre d’islam. Justin relève que la parabole du bon Samaritain suppose précisément cette hostilité.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. Garizim ou Ébal en Dt 27,4
Doctorat
Critique textuelle
3-4 ans
Hypothèse. La lecture « Garizim » en Dt 27,4, attestée par le Pentateuque samaritain, un fragment de Qumrân et la Vieille Latine, est la lecture originale, et « Ébal » une correction judéenne antisamaritaine.
État de la question
La question est rouverte depuis la publication du fragment ; les avis sont partagés.
Corpus
Pentateuque samaritain ; texte massorétique ; Vieille Latine (Codex Lugdunensis) ; fragment publié par Charlesworth ; Dt 11,29 ; Jos 8,30.
Méthode
Critique textuelle et analyse de la motivation des variantes.
Ce qui la réfuterait : Un témoin ancien indépendant portant « Ébal » avant la séparation.
H2. Le sanctuaire du Garizim au Ve siècle
Master
Archéologie
12-18 mois
Hypothèse. La phase perse du sanctuaire du Garizim est contemporaine de la reconstruction de Jérusalem, et les deux sanctuaires ont coexisté pendant près de trois siècles sans que l’un soit dérivé de l’autre.
État de la question
La datation de Magen est admise ; son interprétation historique est discutée.
Corpus
Rapports de fouilles de Magen ; monnaies et céramique ; Esd 4 ; Ne 2-6 ; papyrus d’Éléphantine (lettre de 407).
Méthode
Confrontation archéologique et textuelle.
Ce qui la réfuterait : Une datation hellénistique de la première phase.
H3. Les inscriptions de Délos
Master
Épigraphie
12-18 mois
Hypothèse. Les deux inscriptions de Délos adressées au « Garizim saint » attestent une diaspora samaritaine organisée dès le IIIe-IIe siècle, qui se désigne comme « Israélites », non comme « Samaritains ».
État de la question
Les inscriptions sont publiées depuis 1982 ; leur portée identitaire est discutée.
Corpus
Inscriptions de Délos (Bruneau, 1982) ; épigraphie juive de Délos ; Josèphe.
Méthode
Analyse épigraphique et onomastique.
Ce qui la réfuterait : Une datation postérieure à la destruction du temple.
H4. L’origine selon la génétique
Doctorat
Génétique des populations
3-4 ans
Hypothèse. Les lignées paternelles samaritaines, en particulier celle des prêtres, se rattachent à des lignées levantines anciennes et non à des populations mésopotamiennes, ce qui contredit le récit de 2 R 17 comme explication principale de leur origine.
État de la question
L’étude de Shen et alii (2004) va dans ce sens ; l’échantillon est très petit.
Corpus
Données génétiques publiées ; généalogies samaritaines ; populations de comparaison.
Méthode
Analyse phylogénétique.
Ce qui la réfuterait : Une affinité mésopotamienne dominante des lignées paternelles.
H5. Le traité Koutim
Master
Littérature rabbinique
12-18 mois
Hypothèse. Le traité mineur Koutim reflète une période où le statut des Samaritains était encore discuté, antérieure à la décision talmudique de les tenir pour non-juifs, et ses règles supposent des contacts quotidiens.
État de la question
Le traité est peu étudié ; sa datation est incertaine.
Corpus
Massekhet Koutim ; Mishna et Tossefta sur les Koutim ; b. Houllin 6a ; b. Qiddouchin 76a.
Méthode
Analyse comparée des règles.
Ce qui la réfuterait : Des règles qui supposent déjà une exclusion complète.
Bibliographie sélective
Ouvrages de référence
Pummer, Reinhard. The Samaritans: A Profile. Grand Rapids : Eerdmans, 2016.
Knoppers, Gary N. Jews and Samaritans: The Origins and History of Their Early Relations. New York : Oxford University Press, 2013.
Crown, Alan D., dir. The Samaritans. Tübingen : Mohr Siebeck, 1989.
Études
Magen, Yitzhak. Mount Gerizim Excavations. 2 vol. Jérusalem : Israel Antiquities Authority, 2004-2008.
Tov, Emanuel. Textual Criticism of the Hebrew Bible. 3e éd. Minneapolis : Fortress, 2012.
Schorch, Stefan. The Samaritan Pentateuch: A Critical Editio Maior. Berlin : de Gruyter, 2018-.
Kartveit, Magnar. The Origin of the Samaritans. Leyde : Brill, 2009.
« Les Samaritains », Judaica Comparata, révision du 26 septembre 2026, <https://www.etude-judaica.ch/modules/samaritains.html>, consulté le 26 septembre 2026.
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