Une inscription grecque trouvée à Jérusalem mentionne un certain Théodotos, prêtre et chef de synagogue, qui a bâti l’édifice « pour la lecture de la Loi et l’enseignement des commandements », avec une hôtellerie pour les voyageurs. La synagogue existait donc à côté du Temple, et elle lui a survécu. Elle n’a ni autel ni sacrifice ; elle a un coffre pour les rouleaux, une estrade, des bancs. Et le Talmud la nomme « petit sanctuaire ». Que vaut un lieu dont la sainteté est empruntée ?
1. Les origines
Les hypothèses. On a cherché l’origine dans l’exil babylonien — des assemblées sans Temple —, dans la diaspora égyptienne, ou dans la terre d’Israël de l’époque perse. Les plus anciennes attestations sont égyptiennes : des inscriptions du IIIe siècle avant l’ère commune mentionnent des proseuchai, « maisons de prière », dédiées aux souverains ptolémaïques.
En terre d’Israël. L’inscription de Théodotos, trouvée en 1913 et généralement datée d’avant 70, et les édifices de Gamla, Massada, Hérodion et Magdala attestent l’existence de synagogues au Ier siècle. Les évangiles et Josèphe les mentionnent comme des lieux de lecture et d’enseignement le chabbat.
Après 70. La synagogue devient le centre de la vie communautaire. Le Talmud applique à elle le verset d’Ézéchiel : « je serai pour eux un petit sanctuaire » (Ez 11,16 ; b. Meguila 29a).
2. Les édifices anciens
Doura-Europos (Syrie, vers 245) : les murs sont entièrement couverts de fresques bibliques — Moïse, Élie, Ézéchiel, Esther —, découverte qui a bouleversé l’idée d’un judaïsme sans images.
Hammat Tibériade, Beth Alpha, Sepphoris (IVe-VIe siècles) : des sols en mosaïque avec le zodiaque, le soleil en char, parfois Hélios au centre, et les saisons ; à Beth Alpha, l’Aqeda. L’interprétation de ce zodiaque — décor, calendrier, symbole cosmique, emprunt à la culture environnante — est l’un des débats majeurs de l’archéologie juive.
Capharnaüm : une synagogue de calcaire blanc, datée du IVe-Ve siècle, construite sur un édifice plus ancien.
Ostie, Sardes : de grandes synagogues de diaspora, intégrées à la ville romaine ; celle de Sardes occupe une partie d’un complexe thermal.
Ce que cela montre. Le judaïsme de l’Antiquité tardive n’est pas celui que décrivent les seuls textes rabbiniques : il emploie l’image, le décor, les motifs gréco-romains. Les rapports entre ces synagogues et l’autorité rabbinique sont discutés — certains y voient des communautés qui échappaient largement aux sages.
3. La disposition
Élément
Fonction
L’arche (aron ha-qodech, heikhal chez les séfarades)
Contient les rouleaux ; placée sur le mur orienté vers Jérusalem
Le rideau (parokhet)
Couvre l’arche, en souvenir du voile du sanctuaire
La lampe perpétuelle (ner tamid)
Rappel du chandelier du Temple
L’estrade (bima, teva)
Lieu de lecture de la Torah ; au centre dans les rites séfarades et dans l’ancien rite ashkénaze, déplacée vers l’avant par les réformateurs du XIXe siècle
La galerie des femmes (ezrat nachim)
Séparation par un balcon ou une cloison (mehitsa)
Les fenêtres
Le Talmud prescrit de prier dans une pièce à fenêtres, d’après Daniel (b. Berakhot 31a)
L’emplacement de la bima est devenu au XIXe siècle un marqueur de la réforme : la placer devant l’arche, sur le modèle de l’église, était un geste d’assimilation que le Hatam Sofer et d’autres ont combattu, jusqu’à en faire une question de principe.
4. Les synagogues dans l’histoire
Sous l’Empire chrétien, le Code théodosien interdit la construction de nouvelles synagogues et permet seulement la réparation ; l’épisode de Callinicum (388), où Ambroise obtient de Théodose que les chrétiens qui ont brûlé une synagogue ne soient pas contraints de la reconstruire, fixe un précédent durable.
Sous l’islam, le statut de dhimmi interdit en principe les constructions nouvelles et limite la hauteur des édifices ; l’application varie beaucoup selon les époques.
Au Moyen Âge, des édifices remarquables : Worms (1034, reconstruite), Prague Vieille-Nouvelle (XIIIe siècle), Tolède — deux synagogues devenues églises après 1492, Santa María la Blanca et El Tránsito.
Les synagogues de bois de Pologne-Lituanie, aux plafonds peints, ont toutes été détruites au XXe siècle ; on les connaît par des photographies et des relevés.
L’émancipation produit les grandes synagogues urbaines du XIXe siècle, souvent de style mauresque — Budapest, Florence, Berlin —, affirmation de présence publique.
La Nuit de cristal, en novembre 1938, voit la destruction de plus d’un millier de synagogues en Allemagne et en Autriche.
En Suisse, la construction des synagogues suit l’émancipation : Endingen et Lengnau, les deux villages argoviens où les juifs étaient cantonnés, conservent des synagogues du XVIIIe siècle (voir Les juifs en Suisse).
5. La sainteté du lieu
Les règles. On n’y mange pas, on n’y dort pas, on n’y entre pas pour s’abriter de la pluie ou pour prendre un raccourci (b. Meguila 28a). On ne la vend qu’avec des conditions, et le produit de la vente ne peut servir qu’à un usage de sainteté supérieure. Une synagogue détruite garde sa sainteté.
La hiérarchie. La Mishna établit une échelle : la place publique de la ville, puis la synagogue, puis l’arche, puis les enveloppes des rouleaux, puis les livres, puis le rouleau de la Torah (m. Meguila 3,1). La sainteté est graduée, et elle procède de ce qui est lu, non du lieu lui-même.
La maison d’étude est tenue par le Talmud pour plus sainte que la synagogue : on peut transformer une synagogue en maison d’étude, non l’inverse (b. Meguila 26b-27a).
L’orientation. On prie tourné vers Jérusalem, et à Jérusalem vers le lieu du Temple. La synagogue est donc un lieu orienté vers un autre lieu.
6. Aujourd’hui
La séparation des sexes est maintenue dans l’orthodoxie, supprimée dans les courants massorti et réformé ; les formes de la mehitsa — hauteur, transparence, position — font l’objet de débats internes à l’orthodoxie.
Les chtiblekh, petites salles de prière hassidiques, et les grandes synagogues représentent deux conceptions de la communauté.
La sécurité : dans de nombreux pays européens, les synagogues sont gardées en permanence, et plusieurs ont été la cible d’attentats meurtriers — Rome (1982), Istanbul (1986 et 2003), Copenhague (2015), Pittsburgh (2018), Halle (2019). La présence de dispositifs de protection a transformé l’expérience même de s’y rendre.
Les synagogues vides : en Europe de l’Est, au Maghreb, en Irak, des édifices subsistent sans communauté, parfois restaurés comme musées ; la question de ce qu’on doit en faire est ouverte.
La mahloket
La synagogue est-elle un lieu saint ?
Le Talmud l’appelle « petit sanctuaire » et lui applique des règles de respect ; la Mishna gradue la sainteté selon ce qui est lu ; la maison d’étude passe avant elle ; et elle n’a ni autel ni présence attachée au lieu. La question posée aux sept voix.
Le Beit Midrash classique
Le Talmud répond par la hiérarchie : ce qui est saint, c’est la Torah, et la sainteté du lieu en découle. La synagogue n’est pas le Temple ; elle en porte le souvenir et l’orientation. Les règles de respect sont réelles — ne pas y manger, ne pas la traverser — et elles disent qu’un lieu où l’on prie et où l’on lit n’est pas un lieu comme les autres. Mais la maison d’étude est plus sainte, et c’est révélateur.
Orthodoxie moderne
L’orthodoxie moderne insiste sur la continuité : la synagogue remplace le Temple sans le prolonger, et sa sainteté est empruntée. C’est pourquoi on ne la construit pas comme une église, avec un sanctuaire séparé : l’estrade au centre, l’assemblée autour, l’orientation vers Jérusalem. Les débats du XIXe siècle sur la place de la bima étaient justement un débat sur la nature du lieu.
Monde haredi et litvak
La synagogue est un petit sanctuaire, et on la traite comme tel : on n’y parle pas pendant la prière, on n’y entre pas en vain, on s’y tient avec crainte. Les règles de sa vente sont strictes parce qu’elle garde sa sainteté même quand on n’y prie plus. On ne transforme pas un lieu de prière en autre chose.
Hassidisme
Le hassidisme dit que Dieu habite là où on le laisse entrer, et que le lieu n’est saint que par ceux qui y prient. Un petit chtibl plein de ferveur vaut mieux qu’une grande synagogue vide. Le Baal Chem Tov refusa un jour d’entrer dans une synagogue en disant qu’elle était pleine — pleine de prières mortes, sans élan, qui n’étaient pas montées.
Massorti
Historiquement, la synagogue a été d’abord un lieu d’assemblée et de lecture, sans prétention cultuelle, et elle a acquis progressivement une sainteté par transfert du Temple. Les édifices anciens montrent une grande liberté — zodiaques, images, inscriptions grecques. Le judaïsme massorti tient que la sainteté du lieu est réelle et dérivée, et qu’elle n’interdit ni l’adaptation architecturale ni la mixité.
Réformé et libéral
Le judaïsme réformé a appelé ses synagogues « temples » au XIXe siècle, affirmant que le culte n’attendait plus de restauration à Jérusalem. Il a depuis abandonné le mot dans de nombreux pays. Il tient que la sainteté est dans la communauté réunie, et que le bâtiment sert cette réunion. Il relève aussi que les synagogues ont été détruites d’abord parce qu’elles étaient des signes visibles d’une présence.
Monde séfarade et mizrahi
Les synagogues séfarades et orientales — Tolède, Djerba, Alep, Livourne, Amsterdam — ont souvent conservé l’estrade centrale et une disposition qui fait de l’assemblée un cercle autour de la lecture. La Ghriba de Djerba est un lieu de pèlerinage où la tradition dit qu’une pierre du Temple a été apportée : la sainteté y est explicitement rattachée à Jérusalem. Elle a été frappée par des attentats en 2002 et en 2023.
Où en est la discussion
La sainteté de la synagogue est réelle et dérivée, et les voix la placent différemment. La voix classique rappelle la hiérarchie de la Mishna et la primauté de la maison d’étude. L’orthodoxie moderne souligne une sainteté empruntée qui commande l’architecture. La voix haredi insiste sur les règles de respect et sur la sainteté qui demeure. Le hassidisme la place dans la ferveur des présents. La voix massorti parle de sainteté réelle et dérivée. La voix réformée la place dans la communauté réunie. La voix séfarade rappelle l’estrade centrale et la Ghriba. Justin note que la hiérarchie qui place l’étude au-dessus du culte est étrangère à sa tradition.
Hypothèses de travail — mémoire et thèse
Cinq pistes formulées de manière falsifiable.
H1. L’inscription de Théodotos
Master
Épigraphie
12-18 mois
Hypothèse. L’inscription date d’avant 70, ce que confirment sa paléographie et son contexte de découverte, et elle atteste une synagogue de pèlerins à Jérusalem contemporaine du Temple.
État de la question
La datation haute est majoritaire ; une datation plus tardive a été proposée.
Corpus
Inscription de Théodotos (CIJ II 1404) ; rapport de fouilles de Weill (1913-1914) ; épigraphie grecque de Jérusalem.
Méthode
Analyse paléographique et stratigraphique.
Ce qui la réfuterait : Des critères paléographiques imposant une date postérieure à 70.
H2. Le zodiaque des synagogues
Doctorat
Archéologie / histoire de l’art
4-5 ans
Hypothèse. Les zodiaques des synagogues de Galilée fonctionnent comme des représentations du calendrier liturgique plutôt que comme des symboles cosmiques ou astrologiques, ce qu’indique leur association avec les saisons et les mois hébraïques.
État de la question
Les interprétations divergent depuis Goodenough.
Corpus
Mosaïques de Hammat Tibériade, Beth Alpha, Sepphoris, Naaran, Ein Gedi ; piyyoutim sur les mois ; sources rabbiniques sur l’astrologie.
Méthode
Analyse iconographique comparée.
Ce qui la réfuterait : Des éléments astrologiques sans lien avec le calendrier.
H3. Callinicum et le droit des synagogues
Master
Histoire de l’Antiquité tardive
12-18 mois
Hypothèse. L’épisode de Callinicum fixe un précédent que la législation théodosienne ultérieure applique, en interdisant la reconstruction plutôt qu’en réprimant la destruction.
État de la question
L’épisode est connu ; sa portée juridique est discutée.
Suivre l’application du précédent dans les textes législatifs.
Ce qui la réfuterait : Une législation ultérieure indépendante de l’épisode.
H4. La place de la bima
Master
Histoire de l’architecture
12-18 mois
Hypothèse. Le déplacement de l’estrade vers l’avant dans les synagogues réformées du XIXe siècle suit une chronologie corrélée aux débats sur l’orgue et le chœur, et non à une contrainte architecturale.
État de la question
Le déplacement est connu ; sa chronologie comparée reste à établir.
Corpus
Plans de synagogues allemandes, hongroises et autrichiennes ; responsa du Hatam Sofer ; débats des conférences rabbiniques.
Méthode
Analyse des plans datés et des débats.
Ce qui la réfuterait : Un déplacement antérieur aux débats liturgiques.
H5. Les synagogues sans communauté
Master
Patrimoine
12-18 mois
Hypothèse. Les usages donnés aux synagogues abandonnées d’Europe centrale après 1945 — musées, salles culturelles, lieux de culte d’autres religions — suivent des logiques nationales identifiables.
État de la question
Des inventaires existent ; l’analyse comparée est partielle.
Corpus
Inventaires des synagogues d’Europe centrale ; politiques patrimoniales nationales ; positions des communautés.
Méthode
Typologie des réaffectations par pays.
Ce qui la réfuterait : Une distribution indépendante des contextes nationaux.
Bibliographie sélective
Études
Levine, Lee I. The Ancient Synagogue: The First Thousand Years. 2e éd. New Haven : Yale University Press, 2005.
Hachlili, Rachel. Ancient Synagogues — Archaeology and Art. Leyde : Brill, 2013.
Krinsky, Carol Herselle. Synagogues of Europe. Cambridge (Mass.) : MIT Press, 1985.
Piechotka, Maria, et Kazimierz Piechotka. Heaven’s Gates: Wooden Synagogues in the Territories of the Former Polish-Lithuanian Commonwealth. Varsovie : Krupski i S-ka, 2004.
Fine, Steven. Art and Judaism in the Greco-Roman World. Cambridge : Cambridge University Press, 2005.