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VI. Histoire

De Yavné aux Amoraïm

Une école sortie d’un cercueil, et deux Talmuds

Pendant le siège de Jérusalem, Yohanan ben Zakkaï se fait sortir de la ville dans un cercueil, obtient de Vespasien une audience, lui prédit l’empire, et demande en échange : « donne-moi Yavné et ses sages ». Le récit est célèbre, il fonde le judaïsme rabbinique — et une grande partie de la recherche doute qu’il se soit passé ainsi. Entre 70 et le Ve siècle, quelques centaines de maîtres, en terre d’Israël puis en Babylonie, ont produit la Mishna, les deux Talmuds et les midrashim. Ce module retrace cette période et les questions que pose sa reconstitution.

1. Yavné

Le récit. Il est conservé en plusieurs versions (b. Guittin 56a-b ; Avot de-Rabbi Nathan A 4 et B 6 ; Eikha Rabba 1,31), qui divergent sur les détails : ce que Yohanan demande, à qui, et pourquoi. Le noyau commun est un sage qui négocie la survie de l’étude plutôt que celle de la ville.

Les institutions attribuées à Yavné : la fixation de l’Amida et de la bénédiction contre les hérétiques, des décisions sur le calendrier, des mesures pour remplacer les rites du Temple — sonner du chofar un chabbat de Roch ha-Chana, prendre le loulav les sept jours —, et la discussion sur le statut du Cantique et de Qohelet (voir La formation du canon).

Le « concile de Yavné ». La recherche du XIXe et du début du XXe siècle a parlé d’un concile qui aurait clos le canon et exclu les chrétiens. Cette image a été abandonnée : il n’y a pas de trace d’une assemblée de ce type, et les décisions attribuées à Yavné s’étalent sur des décennies. La critique de Jack Lightstone, de Shaye Cohen et d’autres a montré que Yavné est en partie une construction rétrospective des sources rabbiniques.

Rabban Gamliel II. Chef de l’académie, il impose son autorité avec rudesse ; le Talmud raconte sa destitution temporaire après qu’il a humilié R. Yehochoua, et son remplacement par Éléazar ben Azaria, un jeune homme de dix-huit ans à qui une barbe blanche aurait poussé en une nuit (b. Berakhot 27b-28a). Le récit dit que ce jour-là, les portes de la maison d’étude furent ouvertes à tous.

2. De Bar Kokhba à la Mishna

La révolte (132-135) : Bar Kosiba, les lettres du désert de Judée, l’acclamation attribuée à Akiva, la défaite et la refondation de Jérusalem en colonie romaine (voir Les messianismes).

Les persécutions d’Hadrien : interdiction de l’enseignement et de l’ordination selon les sources rabbiniques ; les « dix martyrs », dont Akiva, récit liturgique récité à Yom Kippour et au 9 av, qui combine des morts d’époques différentes.

Ousha et la Galilée. Après 135, le centre se déplace en Galilée : Ousha, Beth Chearim, Sepphoris, puis Tibériade. Le patriarcat, dirigé par les descendants de Hillel, gagne une reconnaissance romaine.

Rabbi Yehouda ha-Nassi, vers 200, compile la Mishna (voir La Mishna). Riche, proche des autorités romaines selon les récits qui le mettent en scène avec un « Antonin », il est la figure qui clôt l’époque des Tannaïm.

3. Les Amoraïm

Deux centres. Après la Mishna, deux foyers commentent : la terre d’Israël — Tibériade, Césarée, Sepphoris — et la Babylonie — Soura, Poumbedita, Nehardea. Les maîtres s’appellent Amoraïm, « ceux qui disent ».

Terre d’IsraëlBabylonie
Cadre politiqueEmpire romain, puis christianisé à partir du IVe siècle ; patriarcat jusqu’en 425Empire sassanide ; un exilarque, descendant supposé de David, reconnu par le pouvoir
LangueAraméen galiléen, grecAraméen babylonien, moyen-perse
FiguresYohanan, Rech Laqich, R. Ammi, R. AssiRav, Chmouel, Abayé, Rava, Rav Achi
ProduitTalmud de Jérusalem, vers 370-400 ; grands midrashimTalmud de Babylone, rédaction prolongée jusqu’au VIe-VIIe siècle
FinPressions accrues de l’Empire chrétien ; fin du patriarcatRelative stabilité ; persécutions sporadiques

La circulation. Des maîtres voyagent entre les deux centres — on les appelle nahoté, « ceux qui descendent » —, et les traditions se transmettent dans les deux sens. Rav, venu de terre d’Israël, fonde Soura vers 219.

Les stammaïm. La recherche récente, à la suite de David Weiss Halivni et Shamma Friedman, attribue une grande partie du texte anonyme du Talmud de Babylone — le stam, les discussions non attribuées — à des rédacteurs postérieurs aux Amoraïm, actifs au VIe et peut-être au VIIe siècle. Cette hypothèse change la compréhension de l’œuvre : une partie de son argumentation est l’œuvre de ses éditeurs.

4. Le problème des sources

Ce que les récits sont. Presque tout ce que nous savons de ces maîtres vient de leurs propres textes, rédigés des siècles plus tard. Les récits biographiques sont construits, les attributions sont parfois interchangeables, et un même récit peut être rapporté de deux maîtres différents.

Les positions. Jacob Neusner a poussé le scepticisme très loin, tenant qu’on ne peut rien affirmer d’un maître qui ne soit attesté que par des sources tardives. D’autres chercheurs — Saul Lieberman, puis les historiens israéliens — admettent un noyau historique vérifiable par recoupements. Le débat porte sur la méthode, et il n’est pas clos.

Les sources extérieures. Inscriptions, synagogues, papyrus, sources romaines et chrétiennes, textes iraniens montrent une société juive plus diverse que les textes rabbiniques ne le laissent voir : les rabbins n’étaient pas la seule autorité, et plusieurs historiens — Seth Schwartz notamment — estiment que leur influence réelle sur la population a été limitée jusqu’au Moyen Âge.

La mahloket

Yavné a-t-il existé ?

Le récit de l’évasion dans un cercueil est la légende de fondation du judaïsme rabbinique. La recherche a abandonné l’idée d’un concile, et une partie d’entre elle fait de Yavné une construction rétrospective. La question posée aux sept voix : que vaut un récit de fondation dont l’historicité est incertaine ?

Le Beit Midrash classique

Yohanan ben Zakkaï a existé, Yavné est un lieu, et les sages s’y sont réunis. Que les récits aient été mis par écrit plus tard, et qu’ils divergent, ne change pas l’essentiel : après la destruction, des maîtres ont choisi l’étude plutôt que la guerre, et c’est de ce choix que nous vivons. Le récit dit la vérité d’une décision, même si ses détails sont incertains.

Orthodoxie moderne

L’orthodoxie moderne accepte les résultats de la recherche : pas de concile, des décisions étalées, des récits construits. Elle observe que cela ne vide pas Yavné de son sens : un centre s’est formé, et il a produit une tradition qui a survécu à la catastrophe. Distinguer ce qui s’est passé et ce que la tradition en a fait est une discipline, pas une trahison.

Monde haredi et litvak

Les sages rapportent ce qui s’est passé, et nous le recevons. Les divergences entre les récits ont été discutées par les commentateurs, qui savent qu’un même fait se raconte de plusieurs manières. Ceux qui doutent de tout ce qui n’est pas écrit par un témoin extérieur appliquent à la tradition une méthode qui la rendrait muette.

Hassidisme

Le hassidisme lit dans le récit de l’évasion un enseignement : la survie passe parfois par un cercueil — il faut accepter de paraître mort pour sortir. Yohanan a demandé peu, ce qui pouvait tenir : une école, des sages, une lignée. Ce qui a été sauvé ce jour-là, c’est la possibilité d’une parole. Le reste s’est reconstruit à partir d’elle.

Massorti

Historiquement, Yavné est en partie une construction : les sources rabbiniques ont donné à la période une unité et une autorité qu’elle n’avait probablement pas. Le judaïsme massorti tient que cette découverte est libératrice : si le judaïsme rabbinique s’est construit progressivement, par des décisions humaines, il peut continuer à se construire. C’est l’usage théologique d’un résultat historique, et il l’assume comme tel.

Réformé et libéral

Le judaïsme réformé voit dans Yavné le modèle de toute transformation : un judaïsme du Temple devient un judaïsme de l’étude et de la prière, sans que la continuité soit rompue. C’est l’argument qu’il invoque pour ses propres réformes. Que Yavné soit en partie un récit ne l’affaiblit pas : les communautés ont toujours raconté leurs réformes comme des fidélités.

Monde séfarade et mizrahi

Les communautés de Babylonie ne se pensaient pas comme les héritières de Yavné, mais comme celles de l’exil de 586 : leur légitimité était plus ancienne que la destruction du second Temple. Le Talmud de Babylone porte cette conscience, et les Gueonim l’ont affirmée contre la terre d’Israël. Le récit de Yavné est palestinien ; le monde séfarade, héritier de Babylone, a une autre généalogie.

Où en est la discussion

Le récit est une construction partielle, et sa fonction ne dépend pas de son exactitude. La voix classique retient la vérité d’une décision. L’orthodoxie moderne distingue les faits et leur réception comme une discipline. La voix haredi refuse une critique qui rendrait la tradition muette. Le hassidisme lit l’évasion comme une image spirituelle. La voix massorti tire du caractère construit de Yavné une légitimité pour construire encore. La voix réformée y voit le modèle de la réforme racontée comme fidélité. La voix séfarade rappelle la généalogie babylonienne concurrente. Justin reconnaît dans ce débat celui des récits de fondation de sa propre tradition.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Cinq pistes formulées de manière falsifiable.

H1. Les versions du récit de l’évasion

  • Master
  • Littérature rabbinique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La version babylonienne du récit (b. Guittin 56) est la plus élaborée et dépend des versions palestiniennes, ce que montrent ses développements narratifs propres.

État de la question
Les versions sont comparées depuis Neusner et Schäfer ; leur ordre est discuté.
Corpus
b. Guittin 56a-b ; Avot de-Rabbi Nathan A 4 et B 6 ; Eikha Rabba 1,31 ; Josèphe, Guerre III, 400-402.
Méthode
Analyse synoptique des versions.

Ce qui la réfuterait : Une version babylonienne plus simple que les palestiniennes.

H2. Le « concile de Yavné »

  • Master
  • Historiographie
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’expression et l’idée d’un concile de Yavné apparaissent dans l’historiographie chrétienne du XIXe siècle, par analogie avec les conciles ecclésiastiques, et ne correspondent à aucune notion des sources.

État de la question
La critique de l’idée est établie depuis Lewis (1964) ; sa généalogie historiographique mérite une étude.
Corpus
Historiographie allemande du XIXe siècle ; Graetz ; Lewis, « What Do We Mean by Jabneh ? » (1964).
Méthode
Recherche des premières occurrences de l’expression.

Ce qui la réfuterait : Une notion de concile attestée dans les sources rabbiniques.

H3. Le stam du Talmud de Babylone

  • Doctorat
  • Talmud
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les passages anonymes du Talmud de Babylone présentent des traits linguistiques et argumentatifs distincts de ceux des énoncés attribués aux Amoraïm, ce qui permet de les attribuer à une couche rédactionnelle postérieure.

État de la question
La thèse de Halivni et Friedman est largement adoptée et discutée dans ses modalités.
Corpus
Sugyot sélectionnées ; manuscrits talmudiques ; parallèles du Talmud de Jérusalem.
Méthode
Analyse linguistique et structurelle des couches.

Ce qui la réfuterait : Une homogénéité linguistique entre énoncés attribués et anonymes.

H4. L’influence réelle des rabbins

  • Doctorat
  • Histoire sociale
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les données archéologiques et épigraphiques de la terre d’Israël entre 200 et 600 indiquent des pratiques — images, formulaires, usages funéraires — qui divergent des prescriptions rabbiniques, ce qui confirme une influence limitée des rabbins.

État de la question
La thèse de Schwartz (2001) est influente et discutée.
Corpus
Synagogues de Galilée ; inscriptions funéraires de Beth Chearim ; amulettes ; sources rabbiniques.
Méthode
Confrontation des pratiques attestées et des prescriptions.

Ce qui la réfuterait : Une conformité générale des pratiques aux prescriptions.

H5. L’exilarcat

  • Master
  • Histoire sassanide
  • 12-18 mois

Hypothèse. L’exilarcat est attesté comme institution reconnue par le pouvoir sassanide à partir du IIIe siècle, et ses rapports avec les rabbins sont conflictuels dans une proportion mesurable des récits talmudiques.

État de la question
L’institution est connue ; la mesure des conflits reste à faire.
Corpus
Récits talmudiques impliquant l’exilarque ; Seder Olam Zouta ; sources sassanides ; Épître de Rav Chérira.
Méthode
Classement des récits selon la nature des rapports.

Ce qui la réfuterait : Une prédominance des rapports coopératifs.

Bibliographie sélective

Ouvrages de référence

  • Strack, Hermann L., et Günter Stemberger. Introduction au Talmud et au Midrash. Paris : Cerf, 1986.
  • Schwartz, Seth. Imperialism and Jewish Society, 200 BCE to 640 CE. Princeton : Princeton University Press, 2001.
  • Cohen, Shaye J. D. « The Significance of Yavneh ». HUCA 55 (1984) : 27-53.

Études

  • Halivni, David Weiss. The Formation of the Babylonian Talmud. Trad. J. Rubenstein. New York : Oxford University Press, 2013.
  • Hezser, Catherine. The Social Structure of the Rabbinic Movement in Roman Palestine. Tübingen : Mohr Siebeck, 1997.
  • Lewis, Jack P. « What Do We Mean by Jabneh? ». Journal of Bible and Religion 32 (1964) : 125-132.
  • Rubenstein, Jeffrey L. The Culture of the Babylonian Talmud. Baltimore : Johns Hopkins University Press, 2003.

Voir aussi